Gap -  Hautes-Alpes

Rencontre avec
Joël Egloff

 

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Dans le cadre de « Livres nomades », Littera 05 a accueilli
à la Bibliothèque Municipale de Gap, pour une rencontre avec des lecteurs,
Joël Egloff pour son dernier livre

"L'homme que l'on prenait pour un autre".

Christophe Bigot participait à cette rencontre.

Joël Egloff

Un univers bizarre où l’humour côtoie l’absurde

Né en Moselle, en 1970. Après des études de cinéma, écrit d’abord des scenarii et devient assistant-réalisateur. Puis se tourne vers l’écriture et a publié :
- Edmond Ganglion et fils – Ed. du Rocher, 1999
- Les Ensoleillés – Ed. du Rocher, 2000
- Ce que je fais là assis par terre – Ed. du Rocher, 2003

Ses derniers livres :

L’étourdissement (Buchet/Chastel, 2004 – Prix du livre Inter en 2005) :
Le narrateur qui vit seul chez sa grand-mère acariâtre et méchante, travaille dans un abattoir cauchemardesque qu’il rejoint à vélo chaque matin, à travers un brouillard épais et permanent qui fait qu’on a du mal à reconnaître les gens. Il passe ses dimanches dans une campagne souillée entre décharge qui sert de restaurant aux mouettes, station d’épuration, lignes haute tension, rivière polluée où les poissons sont heureux de se jeter sur les hameçons tendus par les pêcheurs pour sortir des eaux viciées : un décor cauchemardesque ! Le pire est devenu la norme dans cet univers hallucinant décrit avec un humour décapant et des mots qui donnent à voir une évolution de notre monde qui fait froid dans le dos.

L’homme que l’on prenait pour un autre (Buchet/Chastel, 2008) :
Le narrateur sans nom de ce récit entraîne le lecteur dans une aventure insensée, où se mêlent la fantaisie et l’absurde. Il est un homme solitaire à qui il arrive de plus en plus souvent dans la rue d’être pris pour un autre. Et lui, brave garçon, ne les  détrompe jamais et endosse les rôles qu’on lui fait jouer. En prenant l’identité des autres, la sienne disparaît peu à peu et il s’enfonce dans une sorte de  fatalité à laquelle il semble ne pouvoir échapper. Le lecteur, d’abord incrédule, rit des situations cocasses que fait naître un humour décapant ;  mais l’angoisse n’est jamais loin et le pathétique  frôle le bizarre.

L'interview porte essentiellement sur le livre "L'homme que l'on prenait pour un autre" :

Littera 05 : Comment a commencé ce livre ?  De quoi êtes-vous parti ?

Joël Egloff : C’est souvent dans les livres précédents qu’on retrouve les germes des livres suivants. Vous parliez tout à l’heure de cet univers de confusion où des personnages se croisent dans le brouillard sans se reconnaître dans « L’étourdissement ». Ce sont là les racines : j’ai souhaité aller plus loin dans cette direction, voir s’il y avait quelque chose à creuser. C’est le prolongement d’une thématique que je suis depuis un moment. Un lecteur m’avait dit un jour que dans « L’étourdissement », le brouillard était autour des personnages et dans celui-ci, le brouillard est dans la tête du personnage.  

Littera 05 : Donc des gens interchangeables ?   

Joël Egloff : Oui, c’est cela. Mais ce personnage, vous dites qu’il perd son identité, mais en a-t-il une ? En avait-il une au départ ? On ne sait pas bien.

Littera 05 : En tout cas, il n’a pas de nom, pas de passé, pas de mémoire. Et quelqu’un qui n’a pas de mémoire, n’a pas d’identité.

Joël Egloff : Ce qui a déclenché l’écriture, c’est la volonté de construire un personnage en allant à sa rencontre et en le définissant de plus en plus. J’ai voulu le déconstruire, l’effacer, le gommer au fur et à mesure et ainsi le rendre de plus en plus inconsistant.

Littera 05 : Cette confusion pose justement des questions essentielles, quasi métaphysiques : lesquelles ?

Joël Egloff : J’aurais du mal à les traduire parce que c’est pour ne pas les aborder de front que  j’ai fait des détours.  Qu’est-ce qui fait qu’on est ce qu’on est ? Comment les autres nous voient ? jusqu’à quel point est-on dépendant du regard des autres, existe-on à travers le regard des autres ?  

Littera 05 : Et quelquefois on fait ce qu’il faut pour correspondre au regard des autres.

Joël Egloff : Avec qui, et quand est-on vraiment soi ? Je pense que ça arrive très rarement.

Littera 05 : Lui, il l’est quand il est avec sa grand-mère parce qu’elle le reconnaît pour ce qu’il est.

Joël Egloff : C’est le seul personnage qui lui garantit d’être ce qu’il est. Elle est sa bouée de secours et quand elle sombre, lui aussi sombre.

Joël Egloff est interviewé par Anne-Marie Smith (Littera 05)

 

Littera 05 : Non seulement c’est un personnage qui ne sait pas trop qui il est, mais  de plus vous nous donnez à voir un personnage dont l’esprit ne cesse de vagabonder jusqu’au délire. Dans son esprit l’imaginaire prend souvent la place du réel. Pour chaque situation anodine, il rêve à des possibles, il envisage des situations. Comme il n’a rien dans sa vie, chaque petit détail prend une importance énorme, il se fait des films.
Découvrons un passage qui montre cette particularité :

 Un jour il entend taper chez lui au milieu de la nuit, il imagine toutes les hypothèses :
Qui cela peut-il être ?
Quelqu’un sous l’emprise de l’alcool ?
Comment a-t-il pu franchir la porte de l’immeuble ?
Il faut d’abord qu’il soit en possession du code.
Peut-être a-t-il tapoté au hasard et trouver la bonne combinaison…
Peut-être a-t-il tapé un chiffre fétiche ? Sa date de naissance ? Et ça a marché …
Ou peut-être s’est-il faufilé quand quelqu’un rentrait.
En tout cas il est rentré et …. (Annette Rit lit un extrait p. 80 – 81 )

« …  Le voilà dans le hall devant les boîtes aux lettres. Mais il y a une seconde porte à passer. Elle n’est pas close et cela ne serait qu’une simple formalité, si ce n’était qu’elle grince terriblement et que juste après cette porte, sur sa droite, il va devoir passer devant la loge de la gardienne qui, je l’ai dit, a le sommeil léger, et qui veille au grain avec son mari et son chien. Mais bon… Admettons. Admettons que pour une fois, cette nuit-là, je ne sais pourquoi, ils dorment plus profondément que d’habitude. Mettons qu’ils étaient de sortie, qu’ils sont rentrés tard, ils ont dû boire un peu trop et au moment de se mettre au lit, voilà qu’il la taquine, il l’asticote, la tripote un peu sous les draps, comme ça, juste pour voir, pour prendre un peu la température et, voyant, à sa grande surprise, qu’elle ne s’en offusque pas, et tout au contraire, qu’elle en rit d’abord, puis qu’elle se cambre et se trémousse, le voilà pris à son propre jeu, lui qui ne pensait pas devoir en arriver là. Mais la mèche est allumée, il a mis le doigt dans l’engrenage. Maintenant, c’est trop tard. Il a dit A, il doit dire B. Il doit donner de sa personne. Elle en veut, de l’amour, elle en réclame, elle se tortille, elle se pâme. Et lui ne peut pas perdre la face, alors il y va. Un peu à reculons, d’abord, c’est vrai, mais il y va tout de même, et comme l’appétit vient en mangeant, petit à petit, il y met finalement un peu plus de cœur et d’ardeur, malgré l’heure, même si le réveil est mis et qu’il se lève aux aurores. Et voilà qui est fait et bien fait. Il n’a pas démérité. Il a tout donné.
Ils dorment profondément, maintenant, détendus, distendus. Leurs esprits semblent avoir quitté leurs corps. Voilà pourquoi ils n’entendent rien. Admettons, en tout cas. C’est une hypothèse comme une autre. Mais le chien, lui, que fait-il ? Pourquoi est-ce qu’il n’aboie pas quand passe cet individu malintentionné devant la loge ? …. »

Littera 05 : C’est un peu comme s’il avait une caméra dans la tête ? et qu’il filme avec des mots ?

Joël Egloff : Oui, ce pourrait être ça. Mais qu’est-ce qui est premier ? Est-ce le fait qu’il n’agit pas beaucoup qui fait qu’il mentalise beaucoup ? Ou est-ce le fait d’imaginer tous les possibles qui l’empêche d’agir ? Je ne sais pas trop dans quel sens il fonctionne. Quand on agit on tue ses moments d’émotion, d’angoisse et on peut passer à l’action. Ce personnage-là a du mal à passer à l’action. Il est toujours dans un univers fantasmatique…

Littera 05 : Il comble ainsi les blancs de sa vie. Dans un passage, il est question d’un lacet cassé et c’est toute une élucubration autour de ce lacet cassé…
Mais vous décrivez ces situations tragiques avec un humour décapant : Vous forcez le trait, poussez jusqu’à la limite de la caricature et souvent le tragique devient cocasse ; est-ce une façon de faire passer le tragique de la vie, d’éviter le misérabilisme ?

Joël Egloff : Je crois que c’est une défense aussi : me défendre du tragique pour ne pas sombrer complètement dans le marasme. Par le fait de cette distance, on peut traverser les choses avec légèreté.

Littera 05 : Votre humour est d’autant plus efficace qu’il est là où on ne l’attend pas : un lacet qui se casse – une boulangère qui fait un paquet avec des éclairs…
Un obstacle dans la rue …. ( Josette Reydet lit un extrait p. 50 - 51)

"… J’aurais mieux fait de regarder où je posais les pieds. C’est ce qu’on serait sans doute tenté de me dire. Et pourtant non, ce n’est pas à cause de ça, parce que, bien qu’absorbé par mes pensées, cette merde, au milieu du trottoir, cet iceberg, devrais-je dire, forcément je l’ai repérée de très loin – on ne voyait que ça – et avec beaucoup de lucidité, instantanément, j’ai pris la décision de l’éviter par la droite, d’autant qu’un passant qui arrivait en face de moi, sur le même trottoir, pas très large à cet endroit, déviait déjà légèrement sa trajectoire et manifestait l’intention de le contourner par la droite lui aussi – c’est-à-dire qu’il passerait à ma gauche. Si chacun de nous maintenait son cap et sa vitesse respective, à vue d’œil, je prévoyais que nous nous croiserions à hauteur de l’obstacle. Tout ça pour dire que je n’ai pas été distrait, que j’ai eu amplement le temps de manœuvrer, et tout s’est bien passé comme prévu jusqu’à ce qu’en arrivant au niveau de l’étron, mon pied gauche échappe à ma vigilance et fasse un écart brusque et soudain pour aller se jeter dessus, dedans, avec la même détermination que si j’avais cherché à écraser un insecte qui se serait trouvé là sur le sol, sans vouloir lui laisser la moindre chance. Inutile de décrire le visage consterné du passant que je croisais. Le mien, n’en parlons pas non plus. Ce haut-le-cœur dont j’ai été saisi.

Ce devait être un chien immense qui était passé par là – trois ou quatre mètres de haut, à vue de nez-, un molosse débordant de santé et d’appétit. Un chien heureux, pas constipé du tout. Il devait avoir un maître attentionné, le poil soyeux, une nourriture équilibrée. Je l’avais déduit, tout cela, d’un rapide coup d’œil, à ce qui me semblait bien être de petits morceaux de carottes et des grains de riz collés jusque sur ma chaussette. De le savoir heureux, cela ne me rendait pas ce chien plus sympathique. Au contraire, je l’ai maudit, lui et tous ceux de sa race …"

Littera 05 : Cet homme qui accepte tout ce qu’on lui fait subir, pourquoi ne se révolte-il pas ?

Joël Egloff : Il n’a pas suffisamment d’énergie, il ne sait pas lui-même qui il est pour se révolter ; il est dans une résignation perpétuelle.

Littera 05 : N’est-ce pas parce qu’il est seul ? Sa vie est terne. Il n’a rien à faire. Il est atrocement seul. Il a besoin de chaleur humaine. Il le dit quand il va dans le lit de sa voisine « Enfin un peu de chaleur humaine »

Joël Egloff : Oui, il y a toujours la solitude en toile de fond. Mais est-ce cette solitude qui détermine son incapacité à se révolter ? Je ne sais pas

Littera 05 : A la fin,n'y a-t-il pas chez lui un désir de révolte ?

Joël Egloff : Oui, au moment où il semble  perdre complètement son identité puisqu’il a perdu son domicile, on sent une colère, une révolte. En même temps il y a une fuite qui peut laisser penser qu’il s’est perdu complètement

Littera 05 : Peut-il y avoir un espoir à la fin ?

Joël Egloff : A la fin il part, il a l’intention d’aller à la gare, de prendre un train et son espoir c’est d’être attendu au bout du quai. Il y a une volonté de rencontrer quelque chose d’humain en face de lui.

Littera 05 : Mais ce personnage est terriblement angoissant, parce qu’on ne peut pas s’empêcher de se dire : et si c’était nous ?  ou est-ce que ce serait vous ? Le je c’est vous ? 

Joël Egloff : Il y a toujours forcément une part de soi, que l’on dise je ou il. En disant je, on assume plus.
Dans quasiment tous mes romans c’est devenu un réflexe, pour être plus proche de mes personnages, pour ressentir ce qu’ils ressentent. On a beau avancer dans le roman avec des masques, le je est présent quelque part. Mais ce n’est pas non plus une obligation ; dans le prochain roman, je prendrai peut-être un peu plus de distance.

Littera 05 : A travers l’histoire de votre personnage, vous décrivez la société actuelle et elle est assez désespérée et désespérante. : les couples se délitent, les vieux perdent la raison et sont enfermés, les agressions dans la rue en disent long sur l’humain, il existe un individualisme forcené dans les immeubles Par le biais du roman, nous donnez-vous à voir une société sans espoir ? 

Joël Egloff : Même si ça n’a pas été une intention première, la manière dont je dépeins l’environnement de ce personnage et les relations qu’il a avec les autres, l’absence de solidarité part d’un regard assez dur.

Littera 05 : Finissons avec un petit extrait qui montre la maîtrise  des mots que vous déployez tout au long du roman. Une écriture à la fois réaliste avec des détails infimes et très poétique en même temps.

Le personnage vient de subir une agression dans la rue. Il revient chez lui et gravit les marches de l’escalier :
(Anne-Marie Smith lit un extrait - p. 64 -65)

« … Je montais en laissant derrière moi, par endroits, des traînées rouge clair, d’eau et de sang mêlés, et parfois même, façon peinture rupestre, ma main tout entière tamponnée au mur.
      Je n’étais qu’au deuxième lorsque je l’ai entendue sortir de sa loge. Je savais bien que de derrière son rideau elle n’avait rien manqué de mon retour glorieux. J’ai tout entendu de ses soupirs excédés, de ses commentaires désobligeants et de ses jurons entre les dents, et puis après, aussi, alors que je poursuivais mon interminable ascension, le bruit du seau plein à ras bord qu’elle a posé lourdement sur les marches, le tintement dissonant de l’anse qui retombe, le clapotis du petit raz-de-marée qui passe par-dessus bord, et le torchon qu’elle a trempé dans la mousse en me maudissant encore.