Gap -  Hautes-Alpes

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Mohamed Mbougar Sarr

 

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Mohamed Mbougar Sarr est né au Sénégal il y a 30 ans. Il a passé son enfance au Sénégal, l'imaginaire de son enfance est sénégalais. Il fait allusion à des traditions de l'enfance au Sénégal dans son roman "Silence du choeur" quand Jogoy, un jeune migrant qui est arrivé en Sicile, se rappelle son adolescence et la cérémonie d'initiation que reçoivent les jeunes Sénégalais pour rentrer dans le monde des adultes. Une initiation que Mohamed a reçue.
Il a fait ses études secondaires au Prytanée militaire de St Louis, le meilleur établissement d'enseignement secondaire du Sénégal dont Mohamed garde un bon souvenir, souvenir de bonne camaraderie, de franches rigolades et de travail aussi. Il a d'ailleurs obtenu le titre de meilleur élève des classes de terminale au concours général de 2009. Puis il est venu en France : après Hypokhâgne et Khâgne et en Lettres, il a rejoint l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Très vite et dès l'enfance s'est manifesté son goût pour la littérature.

Il a écrit trois romans, dans lesquels il s'attaque à des problèmes de société actuels :
- l'islamisme et le terrorisme dans "Terre ceinte", publié en 1914 chez "Présence africaine"
- l'arrivée de migrants dans un village sicilien dans "Silence du choeur", publié en 2017 chez "Présence africaine"
- l'homophobie au Sénégal dans "De purs hommes", publié en 1918 chez les Ed. Philippe Rey et "Jinsaan"

Littera :
Pour reprendre la formule d'Etonnants voyageurs de St Malo, que peut la littérature face aux désordres du monde ?

Mohamed Mbougar Sarr :
Certains jours je me dis qu'elle ne peut pas grand chose. Et en même temps je crois profondément au pouvoir de la littérature. Mais quel est-il ? J'ai encore du mal à le dire précisément. Elle peut changer quelqu'un, le bouleverser, déclencher chez lui des pensées qui le rendent meileur, qui l'aident à y voir plus clair. Ce que la lecture provoque parfois chez moi peut arriver chez d'autres. C'est ce qui peut justifier cette vocation; Mais ce qu'elle peut vraiment, c'est élever l'être humain, l'aider à réfléchir, à aller au-delà du réel et à dévoiler un certain nombre de choses. Ces fonctions et ces pouvoirs dépendent souvent des situations politiques, sociales. La littérature provoque des débats, des réflexions, ce qui n'est pas inutile. Je me rends bien compte de sa fragilité mais ça ne m'empêche pas d'y croire.

 

Littera :
Vous écrivez en français, la langue officielle du Sénégal, ce qui ne veut pas dire que tous les Sénégalais parlent le français (37% des Sénégalais parlent le français). Vous avez pourtant voulu que les Sénégalais lisent votre livre et peut être est-ce la raison pour laquelle vous avez changé d'éditeur pour "De purs hommes" publié par Philippe Rey en France en collaboration avec les éditions Jimsaan au Sénégal. Présentez-nous Jimsaan, cette maison d'édition sénégalaise.

Mohamed Mbougar Sarr :
C'est une jeune maison d'édition fondée en 2013-14, par des écrivains sénégalais : Boubacar Diop qui fait partie de la sélection de vos livres nomades avec « Murambi, le livre des ossements », Felwine Sarr et Nafissatou Dia. Cette maison s'est donné pour mission de donner de la visibilité à la littérature africaine et de publier un certain nombre de textes sénégalais oubliés. Pour moi c'était important de publier au Sénégal, j'avais besoin d'un relais fort au Sénégal. Jimsaan a accepté de publier mon livre et m'a proposé de le faire en co-édition avec Philippe Rey. Je voulais absolument qu'il soit lu au Sénégal.
Et je reviens au début de votre question, le problème de la langue. C'est vrai que ça peut paraître paradoxal de vouloir que mes compatriotes lisent le livre en l'écrivant dans une langue que la plupart d'entr'eux ne comprennent pas (le chiffre de 37% que vous donnez est très généreux). Malheureusement le problème de beaucoup de pays d'Afrique de l'Ouest est qu'on fait encore sa scolarité en français. Il y a d'autres langues du pays que je parle, mais j'ai appris à lire et à écrire en français. Au Sénégal tout le monde ne va pas au bout des études et n'a pas une pratique de la lecture. Donc en tant qu'écrivain sénégalais, je suis lu par une minorité, une élite culturelle. C'est une question que se posent beaucoup d'écrivains : est-ce qu'écrire en wolof, la langue nationale parlée pratiquement par tous les Sénégalais changerait quelque chose ? On n'apprend pas toujours à écrire et lire en wolof. Même si on arrivait à écrire dans cette langue, je ne garantis pas qu'on soit plus lu. Ceux qui lisent en wolof lisent en français. Boubacar Diop insiste pour que les écrivains écrivent en wolof. Pour l'avenir il faudra que les politiques fassent le nécessaire pour que les langues nationales soient enseignées à l'école. Quand cela sera fait, plus rien n'empêchera d'écrire et de lire en langue nationale.

Littera :
Dans "Silence du choeur", vous parlez de l'importance de la traduction. Le livre raconte l’arrivée de 72 migrants dans un village de Sicile. La population ne les comprend pas, ils parlent Serere, une langue africaine. Il y a un jeune migrant, Jogoy,  arrivé dans le village avant les 72 autres et il a eu le temps d’apprendre l’italien. Il devient donc le "go-between" entre les migrants et la population du village, le traducteur.
 Et vous écrivez : « Il voyait dans la traduction une métaphore de la condition des hommes ». Expliquez-nous et expliquez-nous aussi le symbole de la Tour de Babel qui n’est plus verticale puisque détruite par Dieu mais est devenue horizontale « Elle ne cherche plus à rallier le ciel mais à relier les hommes ».

Mohamed Mbougar Sarr :
Dans le mythe de la Tour de Babel on peut y lire la naissance de la traduction, puisque la langue unique, la langue adamique, la langue de Dieu a été éclatée. Donc la seule façon de se comprendre était la traduction. Dans ce mythe de destruction on lit aussi un mythe de reconstruction, la naissance d'un processus qui était de passer d'une langue à une autre. Une façon de faire du mythe de Babel, une lecture heureuse, positive. La destruction c'est la possibilité qu'il y aura une traduction. Aujoud'hui, comme le dit Umberto Ecco,la traduction ce n'est pas la langue de l'autre, la traduction c'est la langue du monde. La traduction n'est plus seulement un geste technique qui permet de passer d'une langue à une autre, c'est un geste éthique qui permet de mettre en relation les gens qui s'expriment d'une façon différente.
Je pense que d'une certaine façon, la littérature peut jouer ce rôle-là, de traducteur : le traducteur des émotions, d'une réalité humaine que chacun porte en soi mais que chacun croit être le seul à porter. La littérature peut traduire en montrant que de l'autre côté il y a quelque chose et qu'on peut se comprendre.

Littera :
Attardons-nous sur un des thèmes que l'on retrouve dans les trois livres :
l'engagement et la résistance.
"Terre ceinte" raconte une ville qui a été fermée parce que prise par la dictature religieuse d'un groupe de djihadistes qui l'ont coupée du monde. Le sujet du livre c'est la résistance d'un groupe de personnes. La forme que prend cette résistance, c'est la parution d'un journal qui devait démonter les différents arguments de la "Fraternité", nom que s'est donné la bande d'assassins qui sont dans la ville.
Pour vous le choix d'un objectif non-violent qui fait partie d'un appel à la décence et à la réflexion est absolument primordial comme forme de résistance ?

Mohamed Mbougar Sarr :
Je crois que dans tout acte d'écriture il y a un acte d'intelligence. Je l'ai écrit, l'acte d'écriture supppose qu'on prenne du recul. Il m'a semblé naturel que devant cette théorie-là, islamique, il fallait toujours opposer l'intelligence, une réflexion très profonde sur les causes et que c'était dans l'écriture que se trouvait cette possibilité-là. C'est la raison pour laquelle c'est par le journal qu'existent ces personnages.

Littera :
Une fois de plus vous faites le pari de la lecture ? Ecrire va les pousser à réfléchir.

Mohamed Mbougar Sarr :
Oui. Ceux qui écrivent le journal se demandent s'ils sont responsables de l'arrestation de ceux qui lisent le journal Quelle est la responsabilité de l'écriture, de l'écrivain qui propose quelque chose qui va à l'encontre de ce que le régime dominant théorise et impose ? En écrivant ce livre je prenais en compte beaucoup de situations réelles, la plus immédiate étant celle de l'occupation du Mali, mais aussi de situations plus anciennes, celle par exemple, de l'occupation de la France où la résistance passait beaucoup par des journaux, par l'écriture et par des écrivains. Et je pensais que mon acte d'écriture allait à l'encontre du totalitarisme.

Littera :
Dans "Silence du choeur" vous abordez un sujet très actuel, la migration clandestine de jeunes Africains vers l’Europe. Après avoir traversé la Méditerranée, ils sont 72 qui arrivent dans une petite bourgade de Sicile, comment vont-ils être accueillis ? Engagement des uns pour les accueillir, rejet, haine, violence pour d’autres.
Arrêtons-nous sur le titre du livre : de quel silence s'agit-il ?

Mohamed Mbougar Sarr :
Après avoir été une explosion de plusieurs voix, une polyphonie faite de la parole de plusieurs personnages dont on saisit les réflexions intérieures, le livre se termine sur un grand silence qui pose une question à toutes ces personnes-là qui ont parlé et qui à la fin, se retrouvent dans ce silence. Est-ce un silence de résignation ou de défaite ? ou est-ce un silence de la réflexion ? Ce peut être aussi le silence qui montre le refus d'accueillir, le silence que l'on oppose à la demande, à la parole, à la présence de l'autre.

Littera :
C’est un roman choral, c à d que chaque chapitre tourne autour d’un personnage, ce qui vous permet de faire exister tous les personnages avec leurs convictions profondes mais aussi leurs doutes, leurs quêtes, leurs espoirs, leurs désespoirs. Et ça aussi bien chez les accueillants que chez les accueillis.
Arrêtons-nous sur le personnage de Clara, une jeune femme totalement engagée dans l’accueil des migrants et qui se pose des questions sur la condition humaine :
Carla se rendait compte soudain d'un fait peut-être banal mais qui ébranlait les assises les plus profondes de sa vision du monde et des hommes, les actes même les plus horribles étaient toujours le fait d'êtres humains. Il n'y a pas d'inhumains se disait-elle, il n'y a que des hommes. Il n'y a que des hommes capables du meilleur et (et non pas ou) du pire.

Mohamed Mbougar Sarr :
Je souscris entièrement quand elle dit qu'en chacun il y a la possibilité du pire et que tout le travail de la culture, de la civilisation et de l'humanité est de contenir ce pire-là qui peut s'exprimer parfois dans des situations assez tragiques. Il se trouve que, même dans ces situations-là, en fin de compte on dit que ce sont des êtres humains qui l'ont fait. Et c'est ce qui rend les choses difficiles. Mais je ne crois pas qu'il faille verser dans le pessimisme en se disant que le pire va toujours arriver.
Carla réalise que c'est le fait d'accueillir qui est extrêmement compliqué. C'est un geste qui ne va pas de soi, qui n'est pas naturel chez certains qui tentent de le justifier de toutes les façons possible. Elle, depuis touours militante dans l'association, en est bouleversée mais elle prend conscience que l'arrivée des migrants fait naître des réactions très différentes mais toutes humaines. Le coeur de ce livre c'est le bouleversement que provoque l'arrivée de personnes différentes dans une ville et l'obligation morale d'accueillir ces personnes. Et de plus même chez les réfugiés il peut y avoir des réactions inquiétantes.

Littera :
Clara pose d'ailleurs la question à Jogoy, un migrant arrivé avant le groupe des 72 :
Qu'est-ce que ça signifie pour toi être accueilli ?
Je crois que c'est se voir offrir autre chose qu'un toit et du pain. C'est se voir offrir autre chose que l'hospitalité. C'est égoiste peut être. Manger et avoir un toit sont deux choses importantes, vitales mais pas essentielles. ça ne suffit pas. Tous les hommes ont besoin de raisons de vivre plus profondes.

Dans "De purs hommes", la situation est différente. D'abord il y a un narrateur qui raconte à la 1ere personne. Vous avez déclaré que c'était une histoire vraie . Dans une video virale, on voit des "fous furieux" qui la nuit, déterrent un homme au motif qu'il était homosexuel et qu'il ne pouvait pas être enterré dans un cimetière musulman. Vous avez déclaré à St Malo que ce qui vous avait choqué c'est que la première fois vous n'aviez pas été choqué.

Mohamed Mbougar Sarr :
Ça m'avait choqué mais au sens de la sidération. Il n'y a pas eu tout de suite un sentiment d'indignation. En regardant la video j'étais sans voix, je l'ai revue plusieurs fois à cette époque et pendant dix ans ces images sont restées dans mon esprit et c'est pour me débarasser de ces images-là, pour les interroger plus profondément que j'ai écrit ce livre. C'est donc une video qui a circulé il y a dix, douze ans. je n'ai pas été dégoûté ni indigné mais j'étais en fait fasciné mais une fascination morbide. Une video que je ne souhaite à personne de voir.

Littera :
Le narrateur, bousculé par sa compagne qui elle, est totalement indignée et qui voudrait qu'il soit indigné, part dans une quête qu'il mène d'une façon individuelle. Il essaie de se renseigner, de comprendre qui était la mère de ce goor-jigeen ( mot qui est employé pour toutes les personnes qui ne sont pas hétérosexuelles - homosexuels, travestis, hommes/femmes....), montrant ainsi de la sympathie, il devient suspect. C'est un combat individuel, lucide, sachant qu'il va vers une mort sociale au minimum.

Mohamed Mbougar Sarr :
Sur cette question-là au Sénégal, la prise de conscience, une réflexion est forcée de bousculer une idée qui ne peut être d'abord qu'individuelle. Toute forme de réforme, de discours qui tenterait d'englober la collectivité est vouée à l'échec. C'est pour cette raison que j'ai préféré le roman qui aurait pu être un essai, parce que dans le roman on est en proie avec soi-même et on ne peut pas rejeter la faute, tenter de se défausser sur l'auteur qui serait là en train de démontrer une thèse. On est dans quelque chose de plus sensible, on se regarde, on est dans un miroir, on s'interroge sur ce qu'on pense.
Quant au personnage, il se rend bien compte qu'il va vers une mort sociale, mais il est quand même guidé par une question qui l'obsède. Et cette question est plus forte que la conscience de la mort à venir. Cette obsession, c'est de savoir qui était cet homme, pourquoi il a été déterré, où était sa famille. C'est cette recherche-là qui finit par l'interroger lui-même. Quand on est dans une quête, quand on cherche quelque chose, on se cherche soi-même et on se pose des questions sur soi-même, ce que l'on est comme être humain, quelles sont nos limites, jusqu'où va notre tolérance... Toutes ces questions arrivent à le transfigurer et à transformer la peur, la menace de la mort, même s'il est conscient que ça l'expose.



Mohamed Mbougar Sarr est interviewé par Elizabeth (Littera05)

Littera :
Attardons-nous sur quelques personnages :

Dans "Terre ceinte" la mère nous a paru un personnage lumineux.
Epouse d’un des résistants, mère de famille, subit la violence des intégristes, mais tient bon, ne plie jamais, pratique un islam modéré. A une arme : son regard. Quand elle se fait fouetter parce qu'elle a oublié de mettre son foulard alors qu'elle est sur le pas de sa porte, elle ne baisse pas les yeux.
Ce soir, ne lisons pas les coups de fouet qu’elle reçoit, ne lisons pas l'exécution des deux jeunes gens au début du livre, les lapidations, les mains coupées, les bibliothèques qu'on brûle... Lisons plutôt quelques mots sur les talents de Ndey Joor, des talents de cuisinière exceptionnelle : Elle savait tout faire, associer les meilleurs ingrédients pour aboutir aux plus remarquables compositions délicieuses au goût, autant qu'agréables au regard et au nez, libérer les saveurs les plus délicates de produits inhabituels, arriver à dégager les arômes les plus subtils et les plus fins de ses plats.... Elle cuisinait avec intuition et mieux encore avec coeur, sentant la cuisine, la sublimant sans cesse.... Car de la même façon qu'on parle de style, de voix, de ton ou de technique propre à quelqu'artiste pour en souligner la singularité, il était bon, désignant cette dame de parler de main pour marquer son génie unique.
Vous avez des personnages de femmes extraordinaires, elles sont toutes lumineuses.

Mohamed Mbougar Sarr :
Chacune d'elles a une force naturelle. Décrire des femmes fortes, c'est devenu presque récurrent, on se sent presque obligé de mettre en scène des femmes fortes. Moi, ça ne me demande pas un effort particulier. J'ai été élevé par beaucoup de femmes et j'ai grandi dans cette atmosphère-là. Certains les subliment à l'infini, ce qui est souvent une ruse du patriarcat. J'essaie d'être le plus juste possible sur la force naturelle des femmes. Au Sénégal, les femmes tolèrent beaucoup plus les homosexuels et historiquement, traditionnellement c'étaient les femmes qui protégeaient les homosexuels. Eles n'en avaient pas le pouvoir politique mais le pouvoir social défini par des codes sociaux qui leur permettait de les protéger.

Littera :
Dans "Silence choeur", deux personnages nous ont marquées :
Salomon d'abord qui est le plus âgé des migrants, qui est nigérian, qui a réussi à sortir des griffes de Boko Haram alors que sa famille a été assassinée. Alors que l'attente des papiers fait monter la tension, il formule une sorte d'agressivité, de rancoeur vis à vis de l'Europe. Il est très sévère : Ce continent est responsable de tout. C'est l'Europe. Ele est mêlée à toutes les guerres qui déchirent l'Afrique. Elle fait mine de regarder de loin, de débouler pour nous sauver, mais elle est mêlée à tout ça jusqu'au cou, jusqu'aux os. Elle ne doit pas rester impunie, je suis là pour le rappeler, je n'ai plus rien à perdre.
Ce qui ne correspond pas à l'iconographie habituelle, c'est que ce Salomon révolté passe sa vie à lire la Bible et il est capable de donner des versets aussi bien du Nouveau que de l'Ancien Testament. Ce personnage de Salomon, vous l'avez imaginé ? Vous l'avez rencontré ?

Mohamed Mbougar Sarr :
Son discours, je l'ai entendu chez des réfugiés plutôt de l'Afrique anglophone, c'est pour ça qu'il est nigérian. D'ailleurs je n'ai jamais réussi à comprendre pourquoi il y avait cette scission-là. Les Nigérians étaient les plus virulents et manifestaient le plus agressivement leur lassitude et leur amertume dans cette situation d'attente qui est assez insupportable et peut exacerber la nervosité. Donc ce discours était déjà là. Il me semblait que mettre en scène un personnage qui connaissait bien la religion et qui choisissait ce qu'il en disait, lui donnait une présence. Dans ses revendications il y a des choses assez justes. Il est assez proche du personnage d’Abdel Karim, le chef de la police islamique de "Terre ceinte".

Littera :
Le deuxième personnage que nous avons aimé, c'est le poète. Vous imaginez un poète très connu en Italie, qui vient se retirer sur la montagne. Il n'a pas écrit depuis quinze ans. Un jour le curé lui pose la question : Pourquoi tu n'écris plus ? Voici sa réponse :
-J'ai cessé d'écrire parce que j'avais l'impression que tout le monde écrivait. Tout le monde croyait pouvoir écrire et être digne de l'écriture..... J'avais le sentiment devant cette masse qui prétendait écrire que mon engagement comme poète perdait soudain tout son sens.... Il n'y a rien de pire que ces gens qui pensent qu'ils écrivent quand ils n'ont même pas descendu la première marche de l'escalier qui va au fond d'eux-mêmes, tout en bas, dans le noir absolu où on est seul et où une vérité enfin est possible. Ce n'est pas fait pour tout le monde.... Ecrire, malheureusement, n'a jamais été aussi démocratique.
Ici il y a un certain nombre de gens qui vont dans des ateliers d'écriture. Et la question qu'on a envie de vous poser, c'est : est-ce que vous avez le sentiment de faire partie d'une élite ? (rires dans la salle)

Mohamed Mbougar Sarr : (après avoir refusé de prendre un joker... ou un avocat !)
C'est une question difficile. Je crois vraiment qu'écrire n'est pas fait pour tout le monde. Aujourd'hui
on dit que tout le monde peut écrire. Tout le monde peut essayer d'écrire. Et le terme "essayer" est pour moi fondamental. C'est souvent une vocation mais c'est aussi un métier qui s'apprend et qui se pratique. De la même façon que tout le monde ne peut pas devenir médecin, ingénieur, mécanicien ..., tout le monde ne peut pas devenir écrivain. C'est la position du poète que je partage. Ce n'est pas dire que les écrivains forment une élite. Au contraire ils sont pleinement engagés dans un métier qui a ses spécificités, ses difficultés, mais je pense que pour aller très loin, ce n'est pas tout le monde qui y va. Ce ne sont pas des élus qui y vont, ce sont simplement des gens pour qui c'est la vie pleine et entière. C'est la réflexion que j'ai, évidemment discutable. Tout le monde peut essayer d'écrire mais tout le monde n'est pas fait pour ça.

Mohamed Mbougar Sarr est interviewé par Anne-Marie (Littera05)

Littera :
Pour terminer, on va s'arreter sur le final de chacun des livres.
Dans "Terre ceinte" lisons la première phrase de l'épilogue : Une semaine après la révolte de ses habitants, Kalep était facilement reprise par des islamistes qui revinrent en force avec un nouveau chef de police. Celui-ci, le jour de son arrivée, fit exécuter pour l'exemple des habitants qu'il avait choisis au hasard.

En lisant cette phrase j'ai pensé au mythe de Sisyphe et à Camus. Vous pensez avec Camus, qu'il faut imaginer Sisyphe heureux ?

Mohamed Mbougar Sarr :
En général je suis assez d'accord avec Camus. Le fait qu'il y a cette répétition -là c'est peut être aussi, en tout cas dans le cas précis de l'intégrisme religieux, qu'il y a une exhortation à une vigilance permanente que l'on doit remettre en jeu chaque fois.
C'est toujours quand la vigilance baisse que ce danger-là revient d'autant plus fort. Cette fin peut avoir ce sens-là, montrer que la lutte est toujours là. Et il faut essayer d'être heureux, d'être libre dans cette lutte.

Littera :
Dans "Silence du choeur" il y a une fin cataclysmique que je ne révèlerai pas. Mais il y a une note d'espoir qui est apportée par Jogoy. Cette note d’espoir,c'est l'idée de la transmission de la mémoire. Il va se lever quelqu'un, Jogoy, qui va être là pour dire, pour écrire, pour transmettre. Cette idée essentielle de la transmission, vous l'annoncez dans le prologue et la reprenez à la fin. D'ailleurs vous avez intitulé le début prologue/épilogue.
C’est la note d’espoir, cette idée de la transmission de la mémoire ? Tout n’est pas perdu quand on peut dire, quand on peut écrire ?

Mohamed Mbougar Sarr :
Le fait de dire les choses, de témoigner pour que ça ne se reproduise pas mais aussi pour que ceux qui sont là aujourd'hui sachent ce qui s'est passé et pour en tirer toutes les conséquences pour l'avenir. Jogoy est le personnage de la transmission qui établit toujours des liens. C'est un traducteur, un transmetteur.

Littera :
Dans "De purs hommes", la dernière phrase nous a laissées perplexes. Tout le monde ici est prêt à tuer pour être un apôtre du Bien. Moi je suis prêt à mourir pour être la seule figure encore possible du Mal.

Mohamed Mbougar Sarr :
C'est une pirouette d'auteur. Je ne vais pas tenter d'expliquer ce qu'il a tenté de dire par là. C'est une façon d'assumer. C'est une fin très inspirée de la fin de l'Etranger de Camus. A la fin de l'Etranger il y a une sorte d'exaltation lyrique, très forte. Meursault dit : J'espère qu'il y aura des cris de haine, j'espère que vous me tuerez . Il est en train d'assumer d'être le bouc-émissaire, le paria de la société. Et c'est dans le fait qu'il assume très fortement d'être à l'écart, d'être l'adversaire, l'incarnation du Mal qu'il trouve une forme de liberté, de dignité. Il se réapproprie sa force par un acte politique qui peut être aussi un acte de courage : vous voulez que je sois le Mal, et bien allons-y.

Littera :
Terminons par une appréciation sur votre style : vous savez trouver le mot juste pour dire; il y a tout un travail d'écriture pour arriver à cette justesse du mot.
Vous utilisez une prose classique, le style qui rappelle les romanciers du XIXe siècle, Balzac en particulier.

Mohamed Mbougar Sarr :
Oui, pour mes deux premiers livres surtout. A ses débuts un écrivain essaie souvent de garder quelque chose des auteurs qui l'ont guidé et amené là. c'est ma langue naturelle que j'utilise là. Mais je crois que je vais de plus en plus essayer d'expérimenter autre chose et essayer de voir comment une langue dite classique peut se mêler à d'autres registres de langue.

Rappelons que Mohamed Mbougar Sarr a publié une nouvelle
"La cale"

que vous pouvez retrouver sur notre site.

Il écrit aussi des textes de nature différente sur son blog chosesrevues.over-blog.com