Gap -  Hautes-Alpes

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Christophe Bigot

 

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Dans le cadre de « Livres nomades », Littera 05 a accueilli à la Bibliothèque Municipale de Gap, pour une rencontre avec des lecteurs, Christophe Bigot, pour son premier livre "L'Archange et le Procureur ".

Joël Egloff participait à cette rencontre.

Un incident technique ne nous permet pas de retranscrire exactement l'interview avec Christophe Bigot. Mais celui-ci a bien voulu répondre par écrit à posteriori aux questions posées par Littera au cours de l'échange.

Christophe Bigot

Les heures sanglantes de la Terreur à travers une histoire d’amour

Christophe Bigot a 32 ans et est professeur de Lettres à Paris. Très tôt il s’est montré passionné par la Révolution française et en particulier la courte période de l’histoire qui va de 1789 à 1794.
« L’Archange et le Procureur » est son premier roman.

L’Archange et le Procureur (Gallimard, 2008) :
Ce roman commence, sous le règne de Charles X, par une correspondance entre Horace Desmoulins et sa grand-mère Anne Duplessis. Horace, âgé alors de 35 ans, qui vit à Haïti, veut savoir la vérité sur ses parents, Camille Desmoulins et Lucile Duplessis, morts tous deux sur l’échafaud pendant la Révolution, sous la Terreur, alors qu’il n’avait que deux ans. Depuis toujours, il a entendu des propos odieux colportés sur eux et souillant leur mémoire. Anne Duplessis accepte de faire le récit de la vie de ses enfants. A travers l’histoire de Camille Desmoulins, c’est toute l’histoire de la Révolution que l’auteur raconte en nous faisant découvrir la destinée tragique des personnages qui habitent cette histoire.

Littera 05 : Qu’est-ce qui a provoqué en vous le désir d’écrire ?

Christophe Bigot : Il n’est pas évident d’assigner à un désir aussi ancien et aussi profond une cause unique et bien repérable. Il s’agit plutôt d’un faisceau de causes, d’un lent tissage d’influences et de passions, remontant à l’enfance. Pour le dire de manière simple, quoique peu originale, je dirais que le désir d’écrire est inséparable du plaisir de la lecture. L’envie de raconter des histoires, à son tour, inconsciemment de participer à un processus collectif de création, de chercher à rendre à autrui ce qu’on a reçu des livres.

Laurence Wagner (Littera 05) lit le début de la lettre d'Horace qu'il adresse à sa grand-mère, Anne Duplessis, le 15 avril 1825 :

" Ma chère grand-mère,

La lettre que je vous écris aujourd'hui vous causera sans doute une émotion violente, et rouvrira immanquablement des blessures anciennes. Il est des plaies mal refermées que l'on préfère laisser suppurer dans le secret d'un coeur. Il en est aussi qui ne peuvent refuser d'être ravivées et assainies, sous peine d'infecter sournoisement une famille entière. Je vous prie donc par avance de daigner accueillir avec compréhension et indulgence une demande qui doit vous peiner beaucoup, si j'en juge par les silences que vous m'avez opposés pendant de nombreuses années. Je vous assure que cette requête ne m'est pas moins difficile qu'à vous. Car vous ne pouvez douter de la profonde et respectueuse affection que je vous porte, ni du douloureux scrupule qui s'empare de moi au ùmoment où je vous l'adresse. C'est ce scrupule qui jusqu'à présent a écarté ma plume de l'écritoire. mais les circonstances particulières et peut-être graves où je me trouve me forcent à le surmonter.
Je sais que vous ne refuserez rien à votre cher Horace, lorsque vous saurez ce qui le pousse à vous importuner de la sorte. J'atteindrai bientôt trente-trois ans, l'âge, ou peu s'en faut, où mon père fut conduit à l'échafaud par des barbares, "l'âge où le sans-culotte jésus-Christ fut crucifié", si ma mémoire ne trahit pas sa réponse fameuse aux juges, lors de son interrogatoire d'état civil. Ne devinez-vous pas déjà l'objet de ma requête, ma chère maman ? Et cette requête, ne l'ai-je pas déjà formulée, il y a des années, de manière sans doute si brutale qu'e lle ne pouvait rencontrer que votre désapprobation ? Voici que je tremble, au moment où j'ai sans doute le plus besoin de courage. C'est que je vous devine, tressaillant à la lecture des lignes que je viens de tracer.
Je veux savoir qui était mon père..."

Littera 05 : Anne Duplessis est-elle la mieux placée pour dire la vérité ? Une grand-mère à son petit-fils, elle lui dira tout ?

Christophe Bigot : Anne Duplessis est plutôt la moins mal placée que la mieux placée pour dire la vérité, et encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par « la vérité ». Anne Duplessis est avec Adèle – un personnage discret, voire muet – la seule survivante parmi les intimes du couple Desmoulins. Elle les a côtoyés au quotidien – étant à Paris leur voisine – et surtout elle les a passionnément chéris, sans pour autant être dénuée d’aveuglement à l’égard de leurs travers. Le personnage tel que je l’ai recréé, devait représenter un équilibre de la sympathie, au sens fort du terme, et de la distance critique, à l’égard des personnages qu’elle évoque.

Littera 05 : Ce texte que vous écrivez, c’est la vérité de l’Histoire, c’est votre vérité ou celle de Anne Duplessis ?

Christophe Bigot : Il n’y a pas de vérité de l’Histoire. A moins de réduire celle-ci à une vérité purement factuelle, événementielle, chronologique. On sait très bien que l’objectivité absolue est un leurre, dans le domaine historique. Personne n’est à même d’avoir un point de vue transcendant sur l’Histoire, dans la mesure où chacun est lui-même immergé dans l’Histoire, dans une société donnée, dans un espace-temps qui influence sa vision des choses, même inconsciemment. Je crois donc qu’il n’y a que des points de vue particuliers sur l’histoire, et autant de vérités que de points de vue. C’est ce que j’ai essayé de montrer, et quant à cela, oui, il s’agit bien de ma vision de l’Histoire.
Pour ce qui est d’Anne Duplessis, c’est un personnage dont l’intériorité nous reste largement inconnue. J’ai donc essayé de construire une psychologie plausible de mère de famille de l’époque (notamment grâce à des romans contemporains des événements, ainsi le côté « mère marieuse » qui est emprunté aux personnages de mamans dans les romans de Jane Austen), mais j’ai bien sûr investi le personnage de nombre de mes convictions (le rejet de la peine de mort, la méfiance à l’égard de toute violence) et de ma sensibilité, mais aussi, inévitablement et sans doute à mon insu, d’une psychologie anachronique : celle d’une femme de notre époque.

Christophe Bigot est interviewé par Anne-Marie Smith (Littera 05)

Littera 05 : Pourquoi ce titre ?  

Christophe Bigot : Sans vouloir déflorer tous les secrets du livre, je me contenterai de dire que le titre renvoie aux surnoms respectifs de Saint-Just (« L’Archange de la Terreur ») et de Desmoulins (« Le procureur de la lanterne »). Les relations entre les deux hommes sont bien au cœur du roman. Mais l’Archange symbolise plus largement le leurre d’une violence perçue à tort comme nécessaire, la fascination morbide pour des principes inhumains, masqués sous une beauté, froide, marmoréenne et grisante. Cette fascination, si c’est Saint-Just qui l’a véritablement incarnée, par sa jeunesse et sa beauté, elle s’est également exercée sur d’autres acteurs de la Révolution, notamment Camille.

Littera 05 : Ce titre montre déjà la complexité des hommes chez qui on trouve une part de lumière, de pureté et une part d’ombre. Et il n’y a pas que Camille dans votre livre qui montre cette dualité.

Christophe Bigot : Effectivement, cette dualité est le principe de composition même de mes personnages. La ligne de partage entre le bien et le mal n’est pas inexistante, selon moi, mais elle ne passe pas entre les hommes, mais à l’intérieur d’eux. Danton est à la fois un libertin et un bon père de famille, un débauché et un mari aimant, un opportuniste corrompu et un révolutionnaire idéaliste, un sanguin et amoureux transi. Robespierre est à la fois frigide et d’une sensibilité extrême, presque hystérique, intransigeant sur les principes (l’incorruptible) et plein de doutes quant au bien fondé de sa politique de Terreur. Ainsi, on ignore souvent qu’il était un farouche opposant de la peine de mort, et qu’il avait horreur du sang. C’est ce clivage qui le hisse au rang d’un personnage de tragédie, et qui, en le rendant complexe, le rend émouvant.

Littera 05 : Camille Desmoulins,qui était-il vraiment ?
Vous écrivez dans le prologue : « Quant à Camille Desmoulins lui-même, il faut lire l’ensemble du récit pour savoir non seulement qui il était, mais ce qu’il était »
L’histoire le présente plutôt comme un héros ambitieux, un orateur qui soulevait les foules par ses discours, ses pamphlets. Vous, n’est-ce pas plutôt l’homme imparfait qui vous a intéressé, la part d’ombre en lui ?

Christophe Bigot : Un grand orateur, certainement pas. Il était tellement handicapé par son bégaiement qu’il avait abandonné l’idée de faire carrière en tant qu’avocat.
Si j’ai cherché à rendre compte des imperfections de l’homme, c’est d’abord parce qu’elles me semblent bien davantage conformes à la réalité historique du personnage. Ce n’est pas l’Histoire, mais une certaine historiographie héritée du romantisme et de la Troisième République qui nous présente Desmoulins comme le preux chevalier de la Révolution, le héros romantique avant l’heure. Les contemporains du personnage avaient parfaitement conscience de ses ambiguïtés, de ses contradictions, de son éventuelle nullité. Robespierre l’appelle son « cher enfant gâté », pour rendre compte de son côté sale gosse. Gracchus Babeuf dit de lui, peu après son exécution : « C’était un bon cœur, mais un piètre politique ». Danton est souvent fatigué de ses excès. Chateaubriand, qui l’a peut-être croisé (c’est en tous cas ce qu’il affirme dans les Mémoires d’Outre-tombe), n’a pas de mots assez durs pour celui qu’il considère comme un « homme violent, épuisé de débauches ». Les tableaux de l’époque nous le représentent d’ailleurs assez laid, marqué, et non comme le jeune premier que les images d’Epinal et le cinéma nous ont vendu. Bref, c’est un personnage trouble, médiocre politiquement, excessif et théâtral, mais malgré tout capable de désintéressement, de sacrifice, de transfiguration. C’est ce mélange de grotesque et de sublime qui m’a touché. Je n’ai pas voulu écrire un portrait à charge, mais apporter des nuances, un relief nouveau à ce personnage, et à montrer que, même ainsi, on peut l’aimer.

Littera 05 : Et Lucile ?

Christophe Bigot : A la différence des autres personnages, Lucile nous a laissé des traces de ses états d’âme à travers les émouvantes pages du journal intime qu’elle a écrit, et qui m’ont inspiré plusieurs scènes. Ce que je raconte de son rôle d’auxiliaire, voire de stimulant dans les combats de Camille, de son durcissement politique avec les années, de sa haine à l’égard du roi, tout cela est vrai.
Ensuite, il y a bien entendu un travail d’approfondissement et de recomposition. J’ai voulu faire de Lucile un de ces personnages connaissant une évolution psychologique surprenante en l’espace de quelques années, passant du statut d’adolescente (le terme n’existe pas à l’époque) à celui de femme accomplie, par le biais de la maternité et des épreuves. Le danger était de faire de Lucile ou bien une femme victime car peut-être trompée, ou bien une petite fille idéaliste et niaise, inconsciente de la dureté du monde et des tentations qu’un homme peut trouver sur son chemin. Pour éviter ces deux écueils, j’en ai fait une femme libre, lucide, souffrant peut-être des incartades éventuelles de son mari, mais défendant une conception plus haute de l’amour, l’amour par-dessus tout, et l’amour en dépit des imperfections de chacun, l’amour comme un compagnonnage envers et contre tout plus que comme une fusion illusoirement parfaite.

Littera 05 : Qu’en est-il des rumeurs qui circulent sur leur couple ?

Christophe Bigot : Des rumeurs circulaient sur tous les personnages en vue de l’époque, et les attaques sexuelles étaient un instrument extrêmement fréquent de déstabilisation politique. Souvenez-vous de ce qu’on a pu dire au procès de Marie-Antoinette, en cherchant à fabriquer une monstrueuse histoire d’inceste entre elle et le dauphin, dans l’unique objectif de garantir davantage une condamnation qui ne faisait pourtant aucun doute !
Dans le roman, toutes les rumeurs rapportées ont bel et bien été colportées. Comment savoir si elles sont vraies ? Impossible, c’est le propre d’une rumeur !
Je fais pourtant la part entre plusieurs choses différentes. D’un côté, il y a eu les rumeurs sur Anne Duplessis, maîtresse supposée de l’abbé Terray ou de Desmoulins : tout cela est de la calomnie pure, j’en ai la conviction profonde.
Sur Lucile, il me paraît très clair qu’elle n’a pas eu les amants qu’on lui a prêtés. En revanche, il est vrai qu’elle a poussé un peu loin la coquetterie avec Fréron, qui était fou d’elle, et que d’après les historiens, il n’est pas impossible qu’il y ait eu quelques « amorces » entre eux, pour employer une expression d’époque. On ne peut rien affirmer. Il est vrai également que Danton l’a sexuellement harcelée ! Je pense qu’elle n’a pas cédé, mais après tout, vouloir absolument trancher sur ces questions me paraît impliquer que toute incartade est un crime, idée que je réprouve.
Le cas le plus problématique est celui de Desmoulins lui-même. Mille rumeurs sur sa « débauche » couraient, pendant la Révolution et dans les années qui ont suivi. Il est certain que tout un travail d’exagération stratégique et politicienne a été opéré. Mais il y a une forme de persistance suspecte. Plusieurs hypothèses, à partir de là, peuvent être mises à jour, si l’on veut formuler les choses crûment : 1) Il se masturbait obsessionnellement (ce que suggère Chateaubriand en le disant « épuisé de débauches solitaires »). Cela me paraît trop anodin, en dépit de la condamnation de l’onanisme par les éducateurs, condamnation qui date en fait plutôt du dix-neuvième siècle que de la Révolution, trop anodin donc pour donner naissance à une réputation de débauché 2) Il passait sa vie dans les bordels du Palais-Royal, lieu mal famé, et comme on sait, lieu de la perte de pucelage de Bonaparte lui-même avec une prostituée. Quant à cela, je n’étais pas espion, personne ne peut le savoir, même Anne Duplessis glissant de nuit sous les arcades du Palais-Royal pour tenter d’y apercevoir quelque chose de la vérité. 3) Il était homosexuel.
Cette dernière rumeur semble avoir eu quelque fondement historique, mais je me garderai bien de valider la thèse de manière trop abrupte. C’est pourquoi j’ai préféré rester dans la suggestion, dans mon roman. En revanche, ce qui m’est apparu de manière brutale et indéniable en fouillant dans les archives, c’est le caractère passionnel et triangulaire de la relation Robespierre/Saint-Just/Desmoulins, tout au long de la Révolution. Que cette relation orageuse ait donné lieu à un passage à l’acte d’un côté ou de l’autre, qu’elle ait eu une nature proprement sexuelle, comme on l’a prétendu, ne me paraît pas l’essentiel. Ce qui est frappant, c’est que Robespierre ait dû sacrifier son ami d’enfance. Que c’est Saint-Just, par des manœuvres proches du harcèlement, qui a réussi à obtenir de Robespierre ce sacrifice exorbitant : la tête de Camille. Que Saint-Just a cherché au début de la Révolution à devenir l’éminence grise de Camille, l’homme le plus en vue du moment, qu’il a sans doute été échaudé par l’échec de ses démarches (pour des causes inconnues, brouille, « dépit amoureux », rivalité ou incompatibilité immédiate de caractère) et que, revenant quelques années plus tard comme éminence grise, mais cette fois-ci de Robespierre, il n’a eu de cesse de se venger de celui qui l’avait éconduit. Tous les historiens effleurent cet aspect personnel de ce qui me paraît la pire tragédie de la Révolution –à savoir le renversement des Indulgents, Danton, Desmoulins et consorts, en germinal –mais aucun ne met bout à bout les pièces à charge dans le dossier. Je me suis contenté de disposer dans le roman ces éléments troublants et dispersés, qui disent en creux une vérité qui est de l’ordre, sinon du sexe, du moins de la passion.

Littera 05 : Acceptez-vous qu’on dise de votre livre que c’est un roman historique ? (considéré longtemps comme un genre mineur)

Christophe Bigot : Je ne méprise pas du tout l’appellation de roman historique, étant un passionné d’Alexandre Dumas. C’est par Dumas que je suis venu à l’Histoire, comme à la littérature ! Je ne renierai jamais ça !
Il est certain que le genre du roman historique, dans la production actuelle, relève plutôt de la littérature industrielle ou de la « paralittérature » que de la grande littérature, et c’est ce qui explique qu’il soit décrié. Il y a pourtant des chef-d’œuvres dans le roman historique –par exemple La Révolution française de Robert Margerit. Même Les Rois maudits, c’est excellent !
Mais sans rejeter le genre le moins du monde, j’ai tenté quelque chose qui relève plutôt pour moi du roman en général, indépendamment de toute considération de code : accéder à l’intériorité des personnages, dire leur complexité, rechercher la nuance. Les modèles seraient plutôt pour moi à chercher du côté de Marguerite Yourcenar, d’Alejo Carpentier (Le Siècle des Lumières) d’Aragon (La Semaine Sainte), de Chandernagor (L’Allée du roi) de Michelet, qui n’est pas un romancier, mais qui donne chair à la grande histoire, par son style génial.

Littera 05 : Que pourriez-vous répondre à Diderot qui écrivait : « Le roman historique est un mauvais genre : vous trompez l’ignorant, vous dégoûtez l’homme instruit, vous gâtez l’histoire par la fiction et la fiction par l’histoire ».

Christophe Bigot : Le rapport du roman et de l’Histoire devrait être un rapport de complémentarité, non un roman d’exclusion réciproque. Je répondrai, en reprenant ce que dit Alfred de Vigny dans la préface de son roman historique Cinq-Mars, qu’il faut distinguer le vrai –c’est-à-dire l’événement positif, qui est du domaine de l’Histoire –et la vérité, qui est du domaine de l’art. Cela peut sembler pompeux formulé de cette manière. Mais cela signifie que c’est un faux procès intenté au roman historique. Le roman doit se glisser dans les silences de l’Histoire pour essayer de les faire parler. Il doit tenter de redonner une voix aux morts, de raconter l’histoire par le biais de l’intimité, en se plaçant du point de l’alcôve plus que de la place publique, du point de vue de l’intériorité plus que du côté de celui des faits et gestes. Mais bien sûr, cela suppose une mise en branle de l’imagination. Pour autant, tout historien sérieux vous dira que sans imagination, on ne peut pas non plus être historien !

Littera 05 : Votre objectif est-il seulement de faire revivre le passé ou voulez-vous tirer du passé des leçons qui peuvent s’appliquer au temps présent ?

Christophe Bigot :La reconstitution pure ne m’intéresse pas. Il ne s’agit pas de refaire le musée Grévin, mais de provoquer des émotions, des identifications, et de nous rendre proches les trajectoires de personnages très éloignés de nous dans le temps. C’est comme pour la musique classique jouée sur instruments d’époque. Si c’est simplement par fétichisme archéologique, cela n’a aucun intérêt. Si c’est pour tenter de ressentir presque charnellement la vibration d’une époque disparue, de se la rendre plus proche, plus incarnée, cela relève de la magie.
Nous avons pour le moins en commun avec ces hommes du passé d’être des hommes, justement. Confrontés à l’amour, à la mort, aux problématiques du bonheur comme de l’engagement politique. Cela reste d’actualité. Desmoulins, déchiré entre son ambition personnelle et son idéalisme, l’égoïsme de son aspiration au bonheur et la générosité de ses combats, est un homme très moderne.

Littera 05 : Au niveau de la construction, avez-vous choisi sciemment de commencer votre roman par la forme épistolaire, pour retrouver le XVIIIe siècle où le roman épistolaire était très en vogue à la différence du roman qui n’était pas très prisé ?

Christophe Bigot :L’épistolaire s’est imposé comme une évidence dès que j’ai décidé de faire d’Anne Duplessis la narratrice du livre. Il est associé à la féminité et au dix-huitième siècle. Il permet d’accéder à la voix de celui qui écrit, de faire écouter les battements de son cœur –un critique a parlé à propos de l’épistolaire de littérature du cardiogramme, j’aime beaucoup cette expression.
Par ailleurs, cela fait partie de ce qui m’intéresse que de reprendre des codes, d’instaurer une complicité avec la culture littéraire du lecteur, et en même temps de subvertir ces codes, de les réactualiser. Ainsi, ce qui m’amusait, c’était le contraste « vocal » entre la jérémiade romantique à la René d’Horace, et le ton badin, enjoué, ironique et mordant d’Anne Duplessis.

Littera 05 : Et comment le lecteur reçoit votre mode d'écriture en 2009 ?

Christophe Bigot :Je ne sais pas comment le lecteur reçoit cette forme, car je ne suis pas à sa place ! Mais l’objectif pour moi est qu’il se mette à la place du destinataire premier (la grand-mère, puis le petit-fils), et qu’il fasse sienne la curiosité passionnée quoique respectueuse des personnages du roman à l’égard de Camille Desmoulins : un personnage important de notre Histoire,  finalement trop méconnu, qui ne mérite ni l’exécration ni l’excès élogieux, mais la sympathie que l’on peut éprouver à l’égard d’un homme médiocre, et attachant à proportion de cette médiocrité.

 

Joël Egloff et Christophe Bigot se sont rencontrés à Gap