Gap -  Hautes-Alpes

 Rencontre avec Hubert Mingarelli

 

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« Des histoires … à hauteur d’homme »

Photo Nicolas Thoueille,
Le Courrier Picard - Compiègne, 14/01/2004
www.librairiedessignes.com/pages/minga.html

 

Dans le cadre de « Livres nomades », Littera 05 a accueilli Hubert Mingarelli le 25 Mars à la Bibliothèque Municipale de Gap pour une rencontre avec des lecteurs.

Rappelons que Hubert Mingarelli habite un petit village perché au-dessus de La Mure, Versenat.

Quatorze romans publiés, et le prestigieux prix Médicis sur sa carte de visite, obtenu en 2003 pour son livre Quatre soldats,  Hubert Mingarelli n’est plus l’écrivain encore mal connu que Littera avait déjà reçu en 2002, pour la sortie de « La beauté des loutres » , un livre dans lequel on trouve déjà ce qui sera la « plume »  de Hubert Mingarelli : deux personnages ou trois, pas plus, qui vivent et agissent comme ils doivent le faire,  dans un paysage épuré par la neige, le sable, la chaleur écrasante ou l’océan étale, souvent un adulte et un ado qui apprend,  peu d’événements dans l’action, des silences qui parlent…

On retrouve les mêmes caractéristiques dans ses romans de ces dernières années. Mais les ados sont devenus des hommes qui souffrent et luttent pour leur survie ; des hommes malmenés par la vie, qui ne se résignent pas, qui font face, déterminés à continuer en gardant leur dignité. On suit ces personnages quelques heures, quelques jours tout au plus, dans des pays lointains qui n’ont pas de nom et à des temps indéterminés. Hubert Mingarelli tisse leur histoire avec des détails infimes de leur vie quotidienne, des morceaux de silence, des regards et des gestes qui remplacent les paroles, les sentiments que l’on n’exprime pas.  Ce sont des mondes masculins où par pudeur, on ne s’épanche pas, on ne se plaint pas, parce que l’intimité n’est pas de mise. Leur vie est faite de solitude, de rêves brisés, mais aussi de moments de solidarité, de partage, de compassion qu’on attrape au vol, au détour d’une page, et qui rendent ces personnages si attachants.
 L’écriture intimiste et dépouillée de Hubert Mingarelli se met au plus près de l’émotion de ses personnages et leur donne une épaisseur universelle.  Et le lecteur qui arrive au bout de ces histoires faites de presque rien, les garde au fond de lui, car ce sont des voix que l’on entend, longtemps après avoir refermé le livre.

 Les derniers romans de Hubert Mingarelli :

Marcher sur la rivière - Seuil, 2007

- Océan Pacifique - Seuil 2006

- Hommes sans mère - Seuil, 2005

- Le voyage d'Eladio - Seuil, 2005

- Quatre soldats - Seuil, 2004

Entretien avec Hubert Mingarelli

Hubert Mingarelli est interviewé par Anne-Marie Smith (Littera 05), devant les lecteurs de "Livres nomades"

Vous vous êtes engagé dans la marine à 17 ans pour trois ans.
Ce que vous racontez dans « Hommes sans mère », et surtout dans« Océan Pacifique » c’est ce que vous avez vécu ? Quels souvenirs en gardez-vous ? Qu’est-ce qui était difficile ? Votre pire souvenir ?


 Un souvenir cuisant. La preuve, ces deux livres. A 17 ans c’est un âge bien jeune pour s’engager dans la marine. Beaucoup plus tard, quand j’ai commencé à écrire, je n’ai pas voulu ou pas pu aborder ce moment-là de ma vie. Il m’a fallu attendre plusieurs livres pour faire la part des choses. D’abord digérer ce que j’avais vécu et ensuite avoir une distance. Écrire des souvenirs, ça ne m’intéresse pas. Je préfère inventer des histoires à partir de ce que j’ai vécu et non pas raconter ma vie. J’avais aussi besoin d’apprendre le métier d’écrivain pour parler de cette époque-là

 Comment vous en êtes-vous sorti ? Avez-vous dû faire des compromissions ?

Trois années difficiles parce que je n’ai pas fait de compromissions. Et il y a eu aussi la vie avec les autres à bord, la vie avec l’armée, et surtout  ces essais nucléaires… J’ai encore mis plus de temps pour en parler : comment aborder un événement aussi traumatisant ? Le traumatisme, je ne l’ai pas encore compris ; ce n’est pas parce que j’ai écrit une nouvelle dessus que je l’ai compris. C’est très compliqué et je n’arriverai pas à vous l’expliquer.

 Cette promiscuité doit être bien difficile à vivre ?

 La promiscuité oui ; il y a aussi la hiérarchie… A 17 ans on ne s’attend pas à ça, c’est comme un retour au Moyen-âge, avec des castes dont on ne pouvait pas sortir. Moi, j’étais en bas de l’échelle. Sur un bateau, il y a les officiers qui sont les seigneurs, puis les sous-officiers qui sont au service des seigneurs, et en dessous, il y a l’équipage dont je faisais partie. Et dans l’équipage il y a encore des castes ; parmi les 150 marins on peut trouver le dernier des derniers ; ce pouvait être un chien, puisque dans mon histoire il y avait un chien à bord, et je n’étais pas loin du chien

Vous habitez un petit village, avec peu d’habitants je suppose.

Une vingtaine.

 C’est la même raison qui vous a fait choisir de vivre dans un petit village  et qui fait qu’il n’y a pas de ville dans vos livres ? C’est un lieu de perdition la ville pour vous ?

 Je ne sais pas …Je n’ai jamais écrit de roman qui se passe dans une ville. Mais je crois que peu importe l’environnement : qu’on soit perdu dans une grande ville ou dans une grande prairie, c’est pareil, on est perdu.

 Dans vos livres tout se passe entre deux ou trois personnages, pas plus.

En ville c’est pareil, quand on croise les gens, on ne leur parle pas. Ce n’est pas l’environnement qui fait la différence, c’est la qualité des rapports entre les personnes qui se parlent.

 Avez-vous en tête d’abord une histoire, ou des personnages, ou des mots peut-être ? Comment ça commence un livre ?

Moi je ne cherche pas trop. J’attends que les choses arrivent ; en tout cas des choses  qui me tiennent à cœur, qui sont importantes dans ma vie, qui me toucheront de près. C’est une banalité de le dire mais c’est la vérité. J’attends que les éléments arrivent … quelque chose arrive… C’est comme lorsque vous vous réveillez le matin … vous dormez… vous êtes réveillé …C’est quoi entre le moment du sommeil et celui de l’éveil ? Cette petite frontière qui existe ou qui n’existe pas. C’est un peu comme ça dans mes histoires : un élément arrive et à ce moment-là on ne connaît que ça, comme lorsqu’on est réveillé on ne connaît que ça. Je ne suis peut-être pas très clair mais répondre à votre question n’est pas simple pour moi.

 Certains écrivains démarrent de quelque chose de fort, un fait divers ou autre, alors que dans vos livres c’est à la fois très fort et très simple, on ouvre une porte et on a une surprise…

J’ai commencé un nouveau livre depuis trois mois ; si j’étais venu il y a trois mois j’aurais pu vous dire. C’est l’histoire d’un homme qui remonte une rivière sur un petit bateau. J’avais ça dans la tête, il y a plein de choses à dire sur une rivière, les endroits où on s’arrête, les gens qu’on peut croiser … Pourquoi j’ai eu cette idée de l’homme seul sur un bateau ? Après est venu un autre élément et il remonte la rivière pour une excellente raison ; je ne pouvais pas faire une simple histoire contemplative, il fallait une raison qui explique pourquoi  et maintenant que j’ai cette raison, j’ai toute l’année pour remonter la rivière… Voilà les choses … voilà

Vous placez vos personnages dans des situations peu courantes, sans indication ni de lieu ni de temps :
      - Un homme, Eladio, part dans la montagne pour récupérer les bottes de son maître que des guérilleros ont volées.
      - La vie de marins s’écoule lentement à bord d’un navire.
      - Deux marins passent une journée de permission dans une maison où ils trouveront des filles, de l’alcool, du jeu.
      -  Absalon, un garçon estropié, va essayer d’échapper à une vie de désespérance…etc…
On suit ces personnages dans leurs faits et gestes quotidiens, peu de temps, deux trois jours, et vous, à ces détails infimes, ces choses anodines, vous donnez une épaisseur, une importance qui fait qu’ils deviennent l’essentiel de la vie, le fondamental, l’universel.
Comment parvenez-vous, par votre écriture, à atteindre cet universel ?

 Les choses anodines de la vie nous disent beaucoup sur les gens : nos gestes, nos mouvements, nos actions, notre façon d’être …

 Et en plus il y a ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas.
Dans la vie ce qu’on ne dit pas, ce qu’on n’ose pas dire, c’est souvent ce qui est le plus important.
Alors comment je fais ? Si je peux vous donner une image : mon personnage, il est de dos et s’il marche, je vais être derrière lui avec une caméra, je vais le filmer et je vais l’enregistrer. Je ne dis rien sur lui parce que je ne sais pas et ensuite on va juger uniquement son comportement. Moi auteur, je ne l’explique pas, je me contente de vous le montrer. A vous de voir pourquoi il le fait ; être objectif et ne pas faire de commentaires, seulement observer …

C’est étonnant ce que vous dites parce que quelquefois les personnages sont observateurs d’eux-mêmes ; mais vous êtes aussi les personnages ; donc vous êtes à la fois le personnage et l’observateur.

 Je raconte parfois à la 1ere personnage, je suis le personnage. Mais j’emploie aussi la 3e personne, ce dont je vous parlais. Je suis derrière le personnage et je lui laisse la place, la place au personnage et non pas à l’auteur. Je vais me contenter d’être à sa hauteur ; en général mes personnages sont des gens simples. Je ne vais pas employer des grands mots, faire des grandes phrases. Mais en même temps c’est long et compliqué d’écrire comme ça, de toujours freiner et de se dire, ce qui compte, c’est lui, ce n’est pas toi, ne cherche pas à briller par ton écriture. Pour moi un livre ce n’est pas un exercice de style ; du moins il faut que le style soit impalpable, invisible, ce qui d’ailleurs donne un style. Je me mets vraiment au service de mon personnage.


 Vous devez faire une recherche sur les mots, vous battre avec les mots ?

 Évidemment. Ma seule difficulté, mon seul travail, c’est ce que je vais mettre entre deux points. De bonnes histoires on en a tous, mais il faut les dire. Mon vrai problème, ce ne sont pas les mots mais les phrases. Les mots, ils existent, on peut toujours les trouver. Mais la possibilité entre deux points est infinie : le rythme d’une phrase, le nombre de mots, la place des virgules… Tout ça il faut le trouver.

 Vos mots sont au plus près de l’émotion de vos personnages. Votre écriture très épurée est mise au plus près de l’émotion des personnages. Vous faites un travail d’entomologiste avec vos personnages, vous les disséquez.

 Mais oui, je vis avec eux, je passe un an avec mes personnages. Et quand j’ai commencé l’histoire d’Eladio, je ne savais pas la vraie raison pour laquelle il est parti. Au début on croit que c’est pour chercher les bottes de son maître. Si je décide tout ce qui va se passer depuis le début, ce sera très artificiel. Je prends le temps de cheminer avec eux.

 Vous placez vos personnages dans des situations telles que c’est presque leur survie qui est en jeu. Comment font-ils pour survivre ? Qu’est-ce qui les sauve ?

D’abord ils ont quelque chose d’important à faire et ils ont la foi, la foi laïque, celle qui fait qu’on a encore envie de faire.

 Et ils ont les autres : vos livres sont pleins de solidarité, de fraternité, de partage, d’une amitié qui ne se dit pas.

 Que ferait-on si on n’avait pas ça ?

 Ils essaient aussi de se constituer des souvenirs pour vivre ou survivre ? Pas Homer qui lui, jette la pierre qu’il avait mise dans sa poche, refusant de se constituer des souvenirs : est-ce trop douloureux d’avoir des souvenirs ?

 N’importe comment il sait que la vie à bord va tout engloutir et que ça ne marchera jamais.

Avec ces sentiments de solidarité, de fraternité, de partage dont vous faites des valeurs essentielles et qu’on trouve souvent dans vos livres, ne vous sentez-vous pas en décalage avec le monde actuel, un monde individualiste, du chacun pour soi ? Vos histoires sont en contrepoint de ce monde.

Le côté factuel des choses ne m’intéresse pas ; je raconte souvent des conversations entre un père et un fils : c’est une histoire qui peut se passer n’importe quand et n’importe où. Ce qui est important, c’est l’intensité de l’échange, les relations entre père et fils. Ce n’est pas l’environnement qui compte, ni l’époque, ni le décor. Je ne donne jamais dans mes livres d’indication de lieu identifiable. D’ailleurs mes histoires ne se passent jamais en France, je crains la réduction ; c’est ce  qui me permet d’atteindre l’universel. C’est aussi une réaction face aux livres dits « de terroir » qui privilégient l’endroit où on est né, où on a vécu, où on a les pieds sur terre. Des écrivains parlent de leur pays, de leur coin mais il faut un très grand talent pour y parvenir. Par ex. Marc Rigoni Stern parle de son pays avec beaucoup de talent, avec une grande simplicité.  Moi je ne me sens pas d’une terre, je ne suis pas né en Isère, je suis étranger ; c’est très difficile de parler de son pays en restant universel.  

 On dit de vos personnages qu’ils sont humbles ; mais s’ils étaient riches, ce ne serait pas pareil ? Ou peut-être les placez-vous dans une situation humble. Vous ne parlez pas de la jet-set ? 

 Mais je ne sais ce que c’est et je ne peux donc pas en parler ; ce serait très artificiel. Et moi j’ai besoin qu’une histoire m’intéresse, mes personnages je les porte, il faut qu’ils aient un vrai fond pour que je puisse rester avec eux pendant un an au moins. Mais ce serait peut-être intéressant de parler de gens sans consistance.

Dans " Marcher sur la rivière", vous introduisez la notion de faute, de culpabilité chez Absalon, cette culpabilité qu’il rejette.
Avant de mourir, alors qu’Absalon était tout jeune, sa mère lui a promis de venir après sa mort lui parler à l’oreille. Mais il n’entend rien. Et il se sent fautif, coupable : c’est parce qu’il a été un mauvais fils, parce qu’il lui a fait du mal, parce qu’il n’a pas assez pensé à elle …. Il va au cimetière mais il n’entend toujours rien. Alors il décide de tirer un trait sur cette histoire : « Sachez seulement que lorsque je suis sorti du cimetière, je n’ai plus jamais rien espéré d’elle. Voilà la vérité, en tout cas telle que je me la rappelle, et maintenant plus un mot »
Cette idée de faute, de culpabilité et cette paix intérieure qu’il recherche, cette paix qui est au centre de sa quête, ça peut coexister ?


 Non, c’est l’eau et le feu, les deux ne vont pas ensemble. Il faut faire le deuil de l’un ou de l’autre. On ne peut vivre si on est coupable, même s’il est difficile de vivre sans se sentir coupable. La culpabilité, ça bouffe la vie d’Absalon. L’histoire de sa jambe, c’est un faux problème, c’est la métaphore de son mal de vivre. Il faut qu’il arrête de se sentir coupable.

 Ce qu’il y a de nouveau aussi dans « Marcher sur la rivière », c’est qu’Absalon s’en va à la fin. Normalement vos personnages ne s’en vont pas, restent dans leur désespérance.

 Oui, j’avais envie de les faire bouger enfin ! Le monde est fait de plein de projets qui n’aboutissent pas. Absalon a un projet, va-t-il aboutir ou pas ? En tout cas il part. Je voulais qu’il y arrive parce que mes personnages ont un peu de mal à avancer.

 Une autre particularité de vos personnages, c’est la dualité qui est en eux, ils ont comme un double qui est à côté d’eux ou dans leur tête. Par exemple Eladio se dédouble pour s’apporter de l’aide ; Homer dit sentir son double à côté de lui depuis sa naissance.

Dites-moi qui ne le fait pas ? On passe une partie de son temps à se dédoubler pour pouvoir continuer. C’est propre à tout le monde.

Les femmes sont bien absentes dans vos livres, les mères en particulier. Dans ‘Giovanni » le narrateur pleure « sur toutes les mères qui ne savent pas combien nous souffrons ».  La mère d’Absalon, avant de mourir,  a fait des promesses à son fils qu’elle ne peut pas tenir. Ou alors les mères sont absentes. Vous ne trouvez pas que les mères n’ont pas le beau rôle ?

 C’est vrai que les mères, épouses, femmes sont absentes de mes livres. Mais mes personnages font ce qu’ils font parce que justement les femmes sont absentes. Et ce sont elles qui sont les personnages principaux. Ce que font mes personnages est déterminé par cette absence.  Ils ont un comportement particulier parce qu’il n’y a pas de femmes. A bord sur un bateau, la vie des hommes entre eux est intéressante parce que justement, il n’y a pas d’image féminine.  On ne pense qu’à elles, les hommes n’étant pas faits pour vivre sans femme. Et quand ils sont sans femme, ils se transforment, ils ont tendance à devenir meilleurs, pour justement pallier cette absence.
Mais dans « Hommes sans mère », il y a une femme, Maria, et c’est elle qui les sauve.

 Et toute cette souffrance ? Pourquoi souffrent-ils tant vos personnages ? Elle sert à quelque chose cette souffrance ?

 Elle ne sert à rien, mais il faut la supporter ; et comment faire pour la supporter ? Comment on la traverse ? C’est un manuel  de survie en quelque sorte. La littérature ne parle que de ça.  Il n’y a rien à dire sur les gens heureux. On a besoin de savoir comment les gens affrontent la souffrance.

 Par la souffrance, ils se révèlent à eux-mêmes, comme Eladio ?

Oui, mais j’ai très peur de la vision chrétienne qui donne un rôle important à la souffrance.

 A la fin, Eladio a fait le tri entre ce qui est essentiel et ce qui ne l’est pas, parce qu’il a souffert.

 Oui, c’est terrible. Mais je refuse la vision chrétienne. Ces trois années dans la marine m’ont énormément marqué. Si mon fils voulait s’engager, je lui dirai non, ce n’est pas pour toi.  Mais je ne regrette pas de l’avoir fait. J’en ai souffert mais j’ai fait le tri à partir de là, entre ce que j’aime et que je n’aime pas. Est-on obligé de passer par la souffrance pour apprendre, je ne sais pas. Si on peut l’éviter …

 La nature est omniprésente dans votre œuvre ; non pas qu’il y ait de longues descriptions. Il y a souvent dans vos paysages comme une immobilité : l’océan étale que les marins regardent pendant leurs heures de quart, la neige qui recouvre tout, le sable, les collines qui se superposent … On a l’impression que ces éléments amènent du silence et gomment tout ce qui est inutile. Est-ce une façon de resserrer l’histoire pour focaliser sur les personnages ?

 C’est vrai que je parle beaucoup de l’océan mais jamais pendant une tempête. Si on filme un bateau sur un océan étale, ce sera le seul élément vivant. Dans cette immobilité, les mots prennent tout leur sens.

 On a l’impression que de livre en livre, vous tissez une œuvre avec de nombreuses interférences d’un livre à l’autre.

Je fais un livre après l’autre. Ce sont évidemment plusieurs pièces d’une même maison et cette maison c’est moi. Il y a donc une cohérence et mes livres se répondent. J’écris avec ce que je suis, ce que j’ai vu. Plus j’avance, plus j’ose écrire certaines choses. Bien sûr que mes livres se complètent mais ça se fait simplement sans que ce soit déterminé à l’avance.

 Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

 Pendant longtemps j’ai cru que je serai peintre. J’ai beaucoup dessiné et peint mais j’étais arrêté par la technique. J’avais plein d’envie et de passion pour ça mais je n’étais pas bon. Ce qui me manquait, c’était un outil. Et puis je me suis dit qu’avec les phrases, je pouvais apprendre. L’écriture serait mon outil et je pourrai apprendre tout seul.  
                                                                      

                                                                          Gap, Bibliothèque Municipale, le 25 Mars 2008