Gap -  Hautes-Alpes

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Littera 05 a reçu deux fois l'écrivain André Bucher :

- Une première fois, dans le cadre de la manifestation "Gap-Nature", Littera l'a reçu à la Bibliothèque du Pôle Universitaire de Gap, le 8 Juin 2007.

- Une deuxième fois, dans le cadre de "Livres nomades", Littera 05 l'a reçu à la Bibliothèque Municipale de Gap pour évoquer avec lui deux de ses romans : Le pays qui vient de loin (choisi par Littera comme livre nomade) et  Déneiger le ciel (son dernier roman paru en 2007)

C'est parce qu'il considère le paysage comme un personnage à part entière qu' André Bucher a pu être qualifié comme un écrivain de l'espace. Nous évoquons sa carrière, ses livres, ses idées, ses habitudes d'écrivain...

Les débuts en littérature : écrivain non pas du terroir mais d’un territoire :

 André Bucher est, dit-il, écrivain-paysan, bucheron et planteur d’arbres « parce que l’un ne va pas sans l’autre » dans une ferme dans un village de 70 habitants, à Montfroc, dans la vallée du Jabron où il fait de l’agriculture biologique depuis 1970.
C’est là qu’il est arrivé avec sa compagne et leurs enfants, dans cette vallée où très vite il s’est impliqué dans le militantisme pour l’agriculture biologique, l’écologie, pour aider les paysans pris dans des difficultés foncières à s’installer en fermage ou location. C’est en 1988 qu’il a eu envie d’écrire.

« J’écrivais l’hiver et la nuit, en dehors de mon travail. J’ai eu une traversée du désert : pendant dix ans j’ai écrit un bouquin par an mais j’arrivais un peu tôt. On commence à peine maintenant à envisager qu’il puisse y avoir en France des romanciers des grands espaces, tels que Harrisson, Rick Bass, Dan O’Brien ou des écrivains amérindiens… Giono était à sa manière un romancier de l’espace… mais on n’est pas nombreux. Mes premiers écrits sont des nouvelles, de la poésie. Après j’ai écrit des romans noirs, des pastiches de romans noirs mais le monde littéraire du roman noir est un petit ghetto où j’étais  mal vu, moi plutôt anarchiste, ce qui explique mon purgatoire d’une dizaine d’années »

Écrivain de romans noirs :

 « Pays à vendre » a été classé roman noir ; en fait c’est en même temps la fin des illusions, la fin d’une époque (les années 60) quand on pensait que la littérature pouvait changer le monde. Années de rêve et d’utopie. Le livre commence comme un roman noir avec ce privé venu d’Amérique défendre les intérêts des paysans de la vallée… Tout cela fait un peu pieds nickelés – western. Mais en fait l’histoire est basée sur des faits réels : il y a bien eu des projets de centre touristique avec golf 18 trous, des boîtes de nuit avec du trafic, du blanchiment d’argent etc… Ce n’est donc pas un livre anodin…C’est un livre qui a été un peu déconsidéré  étant donné ce qu’il raconte et son langage un peu relâché différent de mon style habituel. Mais je suis aussi un raconteur d’histoires et c’est vrai que dans ce livre je privilégie un peu plus l’histoire. Il y a une suite avec deux livres qui sont écrits mais pas encore publiés.

Partir de ce qu’on a de personnel pour arriver à l’universel :

 Je suis dans le réel, dans mon réel à moi mais pas en autobiographie, c’est-à-dire que je ne vais jamais raconter ma vie. Je suis un romancier et ce qui m’intéresse c’est de partir de ce qu’il peut y avoir de plus personnel pour arriver à l’universel. L’écriture est d’abord un travail sur soi, un travail apparemment technique avec un imaginaire dans lequel on puise. Souvent on me demande « est-ce que c’est autobiographique ? » Oui, quand on écrit une histoire autant qu’elle soit vraie ; mais la vérité, c’est quoi ? Aragon parlait du mentir vrai du roman. On sait très bien qu’on est dans quelque chose qu’on va  tripoter, trafiquer, qu’on va explorer. Quand je suis dans quelque chose de plus intime, évidemment que je vais partir de quelque chose de personnel et en même temps je ne vais pas étaler mes tripes toutes fumantes sur la table. Je vais prendre ce qu’il y a en moi de très personnel, de très particulier et le rendre universel pour l’autre pour qu’il s’y retrouve aussi, pour qu’il puisse « déneiger le ciel » ; c’est ça le pari.

« Déneiger le ciel », le pari :

 Oui, c’est ça le pari. On voit un homme tout seul dans la tempête, qui va vers les autres : c’est une manière de dire « que va-t-il se passer demain si vous n’avez plus les portables, plus les voitures ? Que faites-vous pour votre prochain ? » L’écologie, c’est quoi ? C’est la place de l’homme dans l’univers. Je mets un homme dans la tempête qui n’a plus de tracteur mais ça ne l’empêche pas d’aller vers les autres, vers son fils en perdition dans la neige, vers des gens qui sont arrêtés dans leur voiture et qu’il va aider, vers des vaches en perdition dans la neige, vers Pierre qui a besoin de son aide pour rentrer du bois et il devient conscience de l’univers ; on est plus que soi-même, on est à la fois soi-même et l’univers. Cette jeune fille, il ne sait plus trop où la chercher après l’avoir cherchée pendant des années sans jamais la trouver. Ce soir-là il pense aux morts et aux vivants, à tous ceux qu’il connaît, il passe du rire aux larmes, tout l’assaille : il passe de l’onirisme à la réalité… Il a besoin de tout ça pour tenir le coup.

L’écologie ? C’est dans l’être et dans le faire. C’est la place de l’homme dans l’univers :

David ne fait pas de différence entre l’oiseau qui tombe gelé dans son sommeil, le hibou, les pierres, les maisons qu’il voit, les gens, les vivants et les morts. Son propos est le même que celui d’une population qui était profondément écologique et qui a subi un génocide – les Amérindiens – (ce n’est pas pour rien que j’aime tant ces gens-là et leur littérature) : l’homme dans l’univers n’est jamais qu’un élément parmi tant d’autres et on ne lui donne pas une suprématie. Or nous occidentaux, nous sommes partis de l’idée que, parce qu’on avait une intelligence supérieure, nous pourrions dominer la nature et le règne animal. C’est là une erreur historique qui fait qu’on est dans « le merdier » actuellement. Si on avait eu une attitude de respect on n’aurait jamais pensé qu’on pourrait indéfiniment, sous prétexte que nous étions intelligents et que nous avions du génie, avoir toujours le pas sur les possibilités de réaction d’un univers que finalement on ne contrôle pas.
Je m’inspire du  panthéisme amérindien. Je me méfie néanmoins de ce que j’appelle la bimbeloterie western que je ne veux pas importer en France… Ce panthéisme m’intéresse parce qu’on le retrouve dans le bouddhisme…

 L’influence des grands auteurs amérindiens :

 Ce sont des espaces que j’ai envie d’explorer. Pour comprendre, le mieux c’est de lire Louis Owens ou James Welch et la génération des Amérindiens actuels : David Treuer ou Sherman Alexie. Ce sont plus des Indiens qui ont vécu le métissage et l’assimilation, des Indiens qui sont sortis des réserves, vivent en ville, ont vécu des phénomènes d’alcoolisme et de drogue et ont un regard humoristique et pertinent et moins traditionaliste. Welch et Scott Momaday plus traditionalistes ont des parents qui ont vécu le génocide indien. La génération intermédiaire a très mal vécu parce que déchirée entre le traditionalisme des anciens et le métissage et l’extinction programmée du peuple indien, comme Greg Lesley et  James Welch qui s’est suicidé…Jim Morrison a le grand mérite d’avoir redonné la parole à ces gens-là  et d’avoir restitué une part de vérité. Il les a fait connaître ayant lui aussi ce côté chamanique dans son écriture : il revient toujours sur cette notion de faute, de faute de l’Amérique qui a saccagé l’Eden. Il montre comment s’est fait le métissage, rappelant l’opposition qu’il y avait au départ entre les Indiens et les colonisateurs et il montre les dégâts, la déforestation par exemple. Mais je me sens plus proche de Rick Bass : il vit comme moi dans une vallée perdue, il est à la fois dans le faire et le dire, je pourrais lui planter ses arbres …

La musique omniprésente dans l’œuvre :

 On retrouve une constante dans mes quatre livres ; il y a une rythmique  qui vient d’abord de la poésie mais aussi de la musique. Je suis un musicien contrarié dans la mesure où je suis un bon batteur, mais un piètre guitariste. Mais j’ai autant de passion pour la musique que pour la littérature. Quand j’écris j’ai de la musique ; quand j’ai le canevas d’un bouquin, j’ai déjà la musique qui va avec, ma musique personnelle qui va accompagner des sujets repris par beaucoup : la vie, la mort, l’amour, l’amitié , la problématique humaine, les grands thèmes qui secouent le monde et la littérature. On ne fait pas exception et on se réinscrit dans cette logique sans cesse réapprovisionnée et renouvelée qui fait qu’on a peut-être quelque chose à apporter à la littérature. Et c’est la grande question que tout écrivain devrait se poser : est-ce que j’apporte quelque chose à la littérature ? Ce qu’on peut apporter de nouveau, ce n’est certainement pas la thématique ; c’est le ton, c’est la rythmique, c’est la sensibilité, c’est l’angle sous lequel on va mettre la lumière sur ces grands thèmes, sa lumière à soi. Et là la musique intervient : vous avez remarqué que j’écris toujours des phrases très courtes « un deux… un deux trois » : ce sont les mesures du blues, la rythmique du rock. Je n’écoute pas que cette musique, je suis assez éclectique dans mes choix mais je dois reconnaître que c’est cette musique qui me nourrit, souvent.

La présence de l’espace et de la nature est très forte dans son oeuvre
On la retrouve dans « Déneiger le ciel » avec cette longue marche :

C’est comme une respiration. Et en même temps ce n’était pas évident parce que je suis dans le noir et blanc.  Je suis en pleine nuit ; donner une notion d’immensité et d’espace et arriver à parler d’un paysage à la fois intérieur et extérieur en l’espace d’une nuit et raconté en noir et blanc, c’est un défi que j’ai aimé. Et le lecteur va voir ce paysage. Moi quand je parle de la nature, je ne la considère jamais comme un décor mais plutôt comme une personne, ce qui différencie mes livres de la littérature du terroir. La nature est le personnage central du livre.

La neige aussi revient souvent, ce qui est sans doute dû à mes origines. Les eskimos par ex ont un vocabulaire que des anthropologues ont considéré comme très restreint et pourtant ils ont cinquante mots pour nommer la neige parce que la neige est pour eux un élément vital. Moi aussi j’emploie différents mots pour parler de la neige.  C’est ce qui m’intéresse : le langage va se développer et s’enrichir en fonction du sentiment  d’utilité et de nécessité. Quand on développe ses capacités on est d’abord toujours au plus près de ses besoins principaux. Après on élargit le cercle. Même chose quand on écrit un livre on ne doit pas faire de digression ; on doit bien serrer son propos, avoir un style qui monte, démarrer doucement et laisser des plages de respiration au lecteur.

Je passe mon texte au « gueuloir » et je mets en même temps de la musique…

 André Bucher explique longuement la démarche qu’il suit pour écrire un livre. Il a d’abord une première mouture constituée de mots et de notes qu’il abandonne dans une chemise. Ces notes sont écrites à partir de tas de choses qui lui viennent à l’esprit quand il désherbe un rang d’oignons ou qu’il conduit son tracteur. Le livre mature en lui. Il rejoint en cela Giono qui disait : « J’ai passé toute l’année à mon livre, il est prêt, je n’ai plus qu’à l’écrire ». Ces notes sont ensuite mises au propre, constituées en chapitres et deviennent ainsi une première mouture qu’il passe ensuite « au gueuloir » :

 Je dis mon texte à voix haute et je mets de la musique à côté, de la musique américaine qui m’intéresse par ses sonorités. La sonorité éveille chez l’écrivain des mots français, le son éveille des mots de votre langue. C’est donc cette rythmique qui m’intéresse parce que je vais chercher à reproduire cette rythmique avec mes mots.

  Les racines, le territoire … Jérémie dans « le pays qui vient de loin » veut s’enraciner …

 Je parle de racines et de territoire, mais avec des précautions. Les racines c’est à la fois celles qui nous retiennent et celles qui nous poussent. Vous pouvez avoir des racines n’importe où. On peut se sentir enraciné n’importe où. Il suffit qu’à un moment,  ce qu’on a en soi, on veuille le donner aux autres et c’est à ce moment-là qu’on se crée des racines.

 Le personnage de Jeanne : rendre hommage aux femmes du monde rural :

 C’est une figure que l’on a souvent négligée et que je reprends ici. On a souvent parlé de l’exode rural sans se rendre compte du travail fait par ces femmes à cette époque : elles s’occupaient des enfants, travaillaient dans les champs, étaient le garant d’une certaine affection dans les familles, maintenaient une certaine distance et un équilibre. Ces femmes-là comme les autres, ont voulu s’affranchir et je voulais, en créant ce personnage, leur rendre hommage… C’est une femme qui a accepté des contraintes et a évolué à force de patience. Bien des femmes n’acceptaient pas cette situation et partaient, provoquant non seulement une rupture affective mais aussi une rupture dans la transmission et bien souvent la ferme s’écroulait.

 « Il arriva au croisement et il tomba à genoux » :

Des questions se posent quant au sens des derniers mots du roman « Déneiger le ciel ».
Ces derniers mots font allusion au guitariste, chanteur bluesman Robert Johnson, un homme du Mississipi qui prenait la route et autour de qui grandissait une légende : celle d’avoir trouvé le talent et le succès après vendu son âme au diable. Ses chansons au style dépouillé montrent toute la détresse du monde et j’étais en osmose avec ça. Je reprends un extrait d’une de ses chansons « il arriva à la croisée des chemins et tomba à genoux » ce qui m’a permis de faire une fin ouverte, ce que j’aime bien. Le lecteur peut-être un peu frustré, reste un peu plus longtemps avec le livre … En fait ce qui m’intéressait c’était de laisser la possibilité de se demander si on voulait que cette histoire finisse bien ou mal… une histoire en suspens. Toute interprétation est possible.

Le livre est un long monologue intérieur. Robert Johnson parlait d’examiner la pluie. Moi je parle de « déneiger le ciel » ; en fait ça veut dire absorber la terreur au sens shakespearien, absorber la terreur qui est en soi. On disait de Robert Johnson qu’il désirait examiner la pluie parce que c’est quelqu’un en proie à la terreur : c’était l’époque du Gospel  et du sentiment religieux et puis est arrivé le blues qui s’affranchissait du sentiment religieux et donc vendait son âme au diable ; il se révoltait contre la religion pour ne plus être asservi. Mais ayant envoyé « balader » tout ça, il se retrouvait en errance et en perdition. Je reprends ce thème-là, celui d’examiner la pluie, c’est-à-dire absorber la terreur que l’on a en soi.

André Bucher et ses lectrices