Gap -  Hautes-Alpes

Le rapport de Brodeck

Philippe Brodeck

Ed. Stock, 2007

 

- Accueil

- Qui sommes-nous ?

- Livres nomades 2016-2017:
    Présentation de l'action
    Choix des livres nomades
    D'autres livres que nous avons aimés
    Les lieux relais
    Livres nomades à l'Argentière

- Livres nomades :
      (années précédentes)


    2007_2008
    2008_2009
    2009_2010
    2010_2011   
    2011_2012
    2012_2013
    2013_2014
    2014_2015
    2015_2016


- Rencontres littéraires :

     Franck Pavloff
     Michel Moutot
     Nicolas Cavaillès
     Sandrine Collette
     Slobodan Despot
     Gauz
     Pierre Lieutaghi
     Kaoutar Harchi
     Sylvain Prudhomme
     Olivier Truc
     Maylis de Kerangal
     Antonio Altarriba et Kim
     Makenzy Orcel
     Metin Arditi
     Dinaw Mengestu
     Gilles Leroy
     Denis Grozdanovitch
     Alice Zeniter
     Serge Joncour
     Liliana Lazar
     Christophe Bigot
     Boualem Sansal
     René Fregni
     Jean Pierre Petit
     Hubert Mingarelli
     André Bucher
     Beatrice Monroy
     Samuel Millogo
     Alfred Dogbé
     Ghislaine Drahy
     Autour d'Isabelle Eberhardt
     Hélène Melat, littérature russee

- Des coups de coeur

- Lectures partagées :
    2014_2015
    2015_2016
    2016_2017

- Pérégrinations littéraires :
    2015_2016
    2016_2017

- Echappées livres :
    2015_2016
    2016_2017

- Co-édition :
     J.I.P. Italie
    Le J.I.P. Algérie, 40 ans après

- Contact

- Bulletin d'adhésion

 

« Toi tu sais écrire, m’ont-ils dit, tu as fait des études…. Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Nous, on ne sait pas faire cela »

Quand Brodeck est entré dans l’auberge, il a tout de suite compris quel drame venait de se jouer dans ce petit village blotti au fond d’une combe. Un village sans nom, que Philippe Claudel ne situe pas. On sait seulement qu’on y parle un dialecte germanique  dont les mots parsèment le livre, que c’est un village de montagnes et de forêts. Aucune indication géographique ; une seule indication historique : la guerre était terminée depuis un an.

Que s’était-il donc passé dans l’auberge pour que tous les hommes réunis là lui demandent d’écrire un rapport qui les disculpera ? Brodeck a compris : …hier soir, les hommes du village ont tué l’Anderer. Ça s’est passé à l’auberge de Schloss, très simplement, comme une partie de cartes ou une promesse de vente. Il y avait longtemps que ça couvait. Moi je suis arrivé après, je venais acheter du beurre, je n’étais pas de la tuerie. Je suis simplement chargé du Rapport. Je dois expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue et pourquoi on ne pouvait que le tuer. C’est tout.

Qui était l’Anderer ? Il était arrivé un jour au village avec un drôle d’équipage : un cheval et un âne chargé de plusieurs malles ; un homme à l’allure de vieux comédien drôlement accoutré avec un costume de personnage d’un autre siècle. Il avait fait peur aux villageois qui n’avaient pas vu arriver d’étranger dans leur village depuis bien longtemps.

L’Anderer… L’Autre !

Alors Brodeck qui sait écrire va faire son rapport ; mais il ira plus loin : il va fouiller dans la vie des villageois pour faire surgir les non-dits du passé, la face cachée des gens et en premier sa face cachée à lui. D’un chapitre à l’autre il revient en arrière pour raconter son histoire personnelle. Lui aussi était venu d’ailleurs, trente ans plus tôt. Il était arrivé du bout du monde avec la vieille Fédorine qui l’avait recueilli sur sa charrette, alors qu’il n’avait que quatre ans, abandonné dans les ruines d’un village en guerre. Ils s’étaient échappés tous les deux du ventre pourri de l’Europe et après des semaines de marche s’étaient arrêtés dans ce village qui était devenu leur village. C’était là que Brodeck avait passé toute son enfance avec Fédorine ; c’est de ce village qu’il avait été arrêté pendant la guerre pour être jeté dans un convoi en route vers un camp où il avait subi les pires humiliations et tortures et était devenu l’ombre de lui-même. C’est dans ce village qu’il était revenu, survivant miraculeux, pour retrouver la vieille Fédorine et Emilia qui l’aimait et l’avait attendu.

Chapitre après chapitre, Philippe Claudel ne nous épargne rien, les scènes d’horreur s’enchaînent l’une derrière l’autre. On plonge dans les pires noirceurs de l’âme humaine  et rien ne nous permet de reprendre notre souffle.

Ce sont bien sûr les horreurs et les lâchetés de la seconde guerre mondiale qui nous amènent à nous poser une fois encore la question qui revient sans cesse : Comment cela a-t-il pu arriver ? Comment cela fut-il possible ?  Mais comme Philippe Claudel reste très flou dans ses évocations, sans donner de nom ni de repère, on peut penser que ces histoires-là n’avaient pas laissé de traces, étaient oubliées. Mais nous, nous savons bien que ces horreurs se sont renouvelées et que bien souvent, l’autre, l’étranger, le différent est encore persécuté. Alors faut-il penser comme Philippe Claudel, que la lâcheté est le propre de l’homme et que la peur de l’autre conduit l’homme à la pire des solutions : éliminer celui qui commet « le crime » d’être différent.

(Présentation : Anne-Marie Smith)