Gap -  Hautes-Alpes

Encre sympathique

Patrick Modiano

Gallimard , 2019

 

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Dans tous les romans de Modiano il y a le fantôme d’une femme disparue qu’un personnage , le narrateur en général , essaye de retrouver : peut-on en citer quelques exemples … Est-ce la même personne qui revient de roman en roman … Une personne en partie oubliée …

Le narrateur est sur la trace de quelqu’un , à la recherche d’un souvenir … et l’on peut bien parler de fantômes car ces êtres appartiennent au passé. En exergue de « Villa triste », publié en 1975, on lit d’ailleurs cette citation de Dylan Thomas : « Qui es-tu toi, voyeur d’ombres … »

Modiano veut sauver les êtres de l’oubli : il y a chez lui l’obsession d’une quête et il lui faut éclaircir des MYSTERES autour des personnages.

La narration se présente alors comme une RECONSTITUTION de fragments du passé avec un processus de DEVOILEMENT à travers l’écriture. Et oui, il y a un lien entre le travail de l’écrivain et celui du détective et Modiano a certainement lu Simenon. Mais, chez Modiano, le dévoilement n’est jamais total et, souvent, la fin reste suspendue, comme ouverte à un principe d’incertitude .

Souvent, le narrateur est sur la trace d’une femme. Souvent, c’est l’histoire d’une disparition. Dans « Villa triste », c’est une jeune fille qu’il a connue dans sa jeunesse à Annecy. Elle s’appelle Yvonne. « Mais son nom de famille…je l’ai oublié. Il suffit donc de douze ans pour oublier l’état civil des gens qui ont compté dans votre vie » nous dit le narrateur. Et cette Yvonne a disparu un jour de manière inexpliquée. « Je l’ai cherchée partout » dit-il à la fin.

Dans « Accident nocturne » de 2003, le narrateur est victime d’un accident et il va essayer de retrouver la conductrice à l’origine de cet accident, une mystérieuse Jacqueline Beausergent, car cela lui rappelle un autre accident de son enfance, une autre femme qui s’était alors occupée de lui, un substitut maternel en quelque sorte pour l’enfant délaissé d’alors. « Son visage m’est apparu avec précision, comme une grande photo anthropométrique : l’arc régulier des sourcils, les yeux clairs, les cheveux blonds, ( … ) A force de scruter ce visage, je me disais que oui, je connaissais cette « personne » . Ou alors, j’avais croisé quelqu’un qui lui ressemblait. »

Ces femmes ne sont donc pas tout à fait des inconnues, elles sont en partie oubliées, mais il les a croisées … jadis … comme dans « Encre sympathique » ( 2019 ) où surgit du passé, Noëlle, que le narrateur a connu trente ans auparavant. Mais s’appelait-elle Noëlle … ou Marie … comme dans « Un Pedigree » de 2005 : « Une fille, Marie. En été elle prenait comme moi le car à Annecy, place de la gare, à 7 h du soir, après son travail . Je l’ai connue dans ce car. »

Est-ce pour autant toujours la même personne qui revient de roman en roman … je ne crois pas. Oui, il y a parmi ces figures, des personnages récurrents : c’est souvent une jeune fille à la dérive, seule dans Paris, sans liens, avec derrière elle un passé de fugueuse, de « vagabondages de mineurs » comme il est écrit dans les procès-verbaux de police. C’est le cas de Louki dans « Le café de la jeunesse perdue » publié en 2007 : le narrateur la rencontre dans un bar, fait sa connaissance, puis il la perd et part en quête de la vie de celle qui voulait « prendre le large ».

La figure féminine de « L’horizon » (2010) a, elle aussi, un passé obscur que le narrateur tente de reconstituer, à la manière d’un puzzle. Mais, nous dit-il, « impossible de mettre de l’ordre là dedans, quarante ans après ( … ) comment retrouver maintenant les pièces manquantes du puzzle ».

Et puis, dans cette série de filles qui fuient, il y a Dora . « Dora Bruder » publié en 1997 commence par un avis de recherche paru dans un journal de l’occupation . « PARIS . On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans ,1m55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, pullover bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M et Mme Bruder, 41boulevard Ornano, Paris . »

Le narrateur est comme Orphée sur les traces des morts, et, comme dans un jeu de collages, il va reconstituer les derniers mois de la vie de Dora. Car Dora, fugueuse à plusieurs reprises, est juive. A l’occasion d’une rafle de la police française elle est prise dans le filet. Elle disparaît, tragiquement, à Auschwitz.

Il y a désormais à Paris, dans le XVIIIème arrondissement, une promenade Dora Bruder. En souvenir … un hommage.

Les figures disparues de Modiano, ce ne sont pas toujours des femmes. Il peut s’agir par exemple d’un photographe, Francis Jansens, dans « Chien de printemps » (1993) où le narrateur essaye de dire « le peu de choses que je sais de lui », ou bien il peut s’agir du narrateur lui même qui cherche à reconstituer des fragments de sa propre vie. « Livret de famille » (1977) est un voyage chaotique sur les lieux de l’enfance en quête d’une identité familiale, où réalité et imagination se mêlent : ce qui a eu lieu, ce qui vous a été raconté, ce que vous avez imaginé. Dans « Rue des boutiques obscures » (1978), le narrateur est amnésique et il est lui même une énigme qu’il lui faut résoudre : à partir de matériaux divers, faire-parts, photos, annuaires, témoignages … SAVOIR QUI IL EST.

« - Et vous , Guy , qu’est-ce que vous allez devenir … ( … ) - moi … je suis sur une piste . - une piste … - oui . Une piste de mon passé »

Il y a dans l’œuvre de Patrick Modiano ces fantômes de jeunes filles, ces êtres disparus, ces femmes mystérieuses qui laissent des traces, mais, au fond, c’est toujours la piste de son propre passé que le narrateur emprunte.

Le travail de mémoire : comment surgissent les souvenirs … quels mystères veut-il éclairer … quel rôle joue l’écriture dans ce travail de mémoire ?

Il s’agit de la mémoire et de son corollaire, L’OUBLI.

Dans « Encre sympathique », le narrateur évoque « ( … ) ces zones où s’enchevêtrent la mémoire et l’oubli » . Il tente de combler les blancs de la vie de cette Noëlle Lefebvre sur laquelle il est chargé d’enquêter et, très vite, il a l’impression que cette femme disparue a quelque chose à voir avec son propre passé. Il y a donc, de la part du narrateur, une volonté, une motivation intime, de RETROUVER LA MEMOIRE. Mais c’est difficile de RETROUVER LA MEMOIRE car le narrateur est comme éxilé dans le présent et, de toutes façons, égaré dans un passé qui est obscur, égaré dans l’oubli justement. Il est dans le brouillard.

Les souvenirs vont surgir parallèlement, au gré de l’enquête,( à l’occasion de rencontres de témoins qui ont connu Noëlle, par le biais d’un agenda lui ayant appartenu, etc … ) et au cours de l’écriture (car le narrateur est un écrivain qui, trente ans après, essaye de reconstituer les faits et va effectuer un double voyage dans le temps et dans l’espace, parisien tout d’abord, et puis jusqu’à Rome … )

Alors les souvenirs sont-ils le fait du hasard … Oui et non … Ils s’imposent en surgissant de manière subreptice, comme par hasard justement, à travers des fulgurances.

Chez Modiano le déclic peut être un infime détail, un mot, un nom propre, un écho lointain, une atmosphère particulière, une image qui apparaît comme une photographie dans une chambre noire. On trouve des échos proustiens dans son œuvre : « Toutes ces paroles perdues, certaines que vous avez prononcées vous-mêmes, celles que vous avez entendues et dont vous n’avez pas gardé le souvenir, et d’autres qui vous étaient adressées et auxquelles vous n’avez prêté aucune attention … Et quelquefois, au réveil, ou très tard dans la nuit, une phrase vous revient en mémoire, mais vous ignorez qui vous l’a chuchotée dans le passé … » (« Encre sympathique »)

Dans d’autres romans de Modiano on trouve à plusieurs reprises un déclic particulier de la mémoire : le flacon d’éther. C’est là sa « madeleine ». Enfant, Patrick Modiano a été renversé par une voiture et on l’a transporté chez des religieuses qui l’ont endormi avec de l’éther. Cette sensation l’a profondément marqué : l’éther qui provoque l’endormissement, l’amnésie, mais aussi, paradoxalement le surgissement du souvenir : « La nuit précédente, à l’Hôtel Dieu, quand le type m’avait appliqué sur le visage une muselière pour m’endormir, alors je m’étais rappelé que j’avais déjà vécu cela. La même nuit, le même accident, la même odeur. » (« Accident nocturne »)

C’est un peu l’impression de « déjà vu » qui, comme les rêves aussi, de manière récurrente, donne accès à des chemins cachés qui mènent au souvenir : « J’avais l’impression que nous avions déjà marché ensemble au même endroit, à la même heure, en d’autres temps ».

Et l’on peut ajouter à cette impression de « déjà vu » la notion de « l’éternel retour » : chez Modiano, c’est comme si l’oubli recouvrait tout mais que la mémoire avait des exigences impérieuses et sans cesse réclamait son dû. « Encore aujourd’hui il m’arrive d’entendre, le soir, une voix qui m’appelle par mon prénom, dans la rue (…) et je la reconnais tout de suite : la voix de Louki. (…) Tout va recommencer comme avant. Les mêmes jours, les mêmes nuits, les mêmes lieux, les mêmes rencontres. L’Eternel Retour ». (« Dans le café de la jeunesse perdue ».)

On peut se demander quels mystères veut éclaircir ce travail de la mémoire.

Déjà, et c’est le cas dans « Encre sympathique », l’émergence du souvenir permet d’éclairer l’intrigue, à savoir la trajectoire de cette Noëlle Lefebvre et pourquoi elle quitte Paris à un moment donné et ce qu’elle devient.
Et puis, comme nous l’avons dit, le narrateur est « à la recherche d’un chaînon manquant de sa vie ».
Mais, au delà de ça, et paradoxalement, le mystère que le surgissement des souvenirs révèle, sans l’éclaircir cependant, c’est bien le mystère des éclipses de la mémoire car, nous dit le narrateur « la ligne d’une vie disparaît derrière tout ce brouillard ».

« Encre sympathique » est un livre sur les éclipses de la mémoire. L’oubli est mystérieux. Pourquoi oublie t’on …
D’ailleurs, à la fin du livre, quand enfin apparaît Noëlle Lefebvre, le lecteur comprend qu’elle aussi a oublié son passé, qu’elle aussi a du mal à le convoquer de nouveau.

L’écriture quant à elle, joue chez Modiano un rôle fondamental dans le travail de la mémoire. Les souvenirs viennent au fil de la plume.

« Oui les souvenirs viennent au fil de la plume. Il ne faut pas les forcer, mais écrire en évitant le plus possible les ratures. Et dans le flot ininterrompu des mots et des phrases, quelques détails oubliés ou que vous avez enfouis, on ne sait pourquoi, au fond de votre mémoire, remonteront à la surface ».

Il y a une simultanéité entre l’effort de mémoire et l’écriture en acte.

L’encre sympathique : de quoi s’agit’il dans le roman de Modiano et pourquoi ces deux mots ont pu devenir le titre du livre ?

L’encre, les couleurs de l’encre, il en est souvent question dans l’œuvre de Modiano .

Le narrateur dit : « Il me semble que tout était déjà écrit à l’encre sympathique ».

Le dictionnaire ( Petit Robert ) nous dit que c’est : « une encre qui reste incolore et donc invisible tant qu’on ne la soumet pas à l’action d’un réactif ou d’une température élevée ».

Le narrateur, lui, souhaiterait maitriser ce procédé pour que le passé lui soit révélé clairement, noir sur blanc. En effet, le passé est écrit quelque part, dans les recoins de la mémoire. Si on connaissait les secrets, les subterfuges de la conscience, tout pourrait revenir … mais … il nous manque le réactif …
Dommage, semble nous dire le narrateur de Modiano … ce serait plus facile, il n’y aurait plus de blancs dans la vie des êtres, et, surtout, cela rendrait plus aisé le processus de l’écriture.
L’encre sympathique c’est, en fait, une parfaite métaphore de l’écriture de Modiano avec ces souvenirs qui remontent à la surface, parfois longtemps, très longtemps après. Et souvent, c’est par le travail de l’écriture, par l’encre donc, que ces souvenirs reviennent.

« Je n’ai jamais respecté l’ordre chronologique . Il n’a jamais existé pour moi » : un des parti-pris modianesques est cette façon qu’il a de mêler passé et présent .

Mêler le passé et le présent c’est essayer de saisir quelque chose du temps qui passe. Démêler l’écheveau du temps : c’est l’essence même de l’écriture de Modiano.

Le cheminement n’est pas linéaire, on ne va pas d’un point A à un point B, l’ordre chronologique ( qui préoccupe tant le narrateur d’ « Encre sympathique » puisque, à plusieurs reprises il se gendarme et fait le vœu pieux de le respecter ), cet ordre ne serait possible que si le narrateur était omniscient. Or, il ne l’est pas, car il guette le surgissement du souvenir qui advient de façon désordonnée.

Son écriture est un voyage chaotique dans un passé plus ou moins lointain en fonction des strates de mémoire qui constituent un être : un narrateur de Modiano utilise l’image des différentes couches de papier peint sur un mur dont il faudrait décoller les plus récentes pour voir apparaître les plus anciennes.

Mais ce voyage chaotique ce n’est pas une pure errance. Peu à peu le narrateur, et le lecteur par la même occasion, reconstruit mentalement un certain ordre chronologique et le fil de l’histoire est reconstitué.

Cest vrai qu’en lisant Modiano on a souvent une impression d’intemporel … mais je crois que ce parti pris de mêler passé et présent permet à l’auteur de démonter les mécanismes mêmes de la mémoire et de montrer la complexité de la vie psychique des êtres.

Ecrit-il sans cesse le même livre ?… Certains le pensent …

C’est une impression que l’on peut avoir, notamment parce qu’il y a une base auto biographique qui hante ses récits. En 2013, dans la préface à l’édition Quarto de Gallimard , Modiano dit que l’on pourrait penser que tous ses romans sont une sorte d’autobiographie, mais qu’il s’agirait alors d’ « une autobiographie rêvée ou imaginaire » . Il ajoute qu’il pensait avoir écrit « de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi sommeil ».

Et c’est vrai que l’on retrouve, de roman en roman des thèmes de prédilection, les thèmes modianesques que nous avons évoqués ( retour sur l’enfance , quête de l’identité , personnes oubliées à sauver de l’oubli , vagabondages dans Paris , etc. …) mai, in fine, je ne crois pas que l’on puisse dire de Modiano qu’il écrit toujours le même livre car les situations vécues sont sans cesse réinventées et les faits et impressions qui reviennent dans différents romans sont abordés sous des angles nouveaux. Et puis ses livres sont écrits à des âges différents de son existence et donc à des stades différents de sa mémoire.

En exergue de « Livret de famille » publié en 1977 il y a une citation de René Char : « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir ». On pourrait remplacer « vivre » par « écrire » en ce qui concerne Patrick Modiano. En tout cas, nous avons là, dans cette fausse impression de « même » qui toujours revient, un style, la signature de l’auteur .

Quand on pense à Modiano, on le voit arpenter les rues de Paris ou au volant d’une décapotable … On retrouve souvent chez lui les mêmes lieux …

Il y a des scénographies propres à son univers : souvent le narrateur est dans la rue, devant une bouche du métro Parisien, ou bien il observe attentivement les façades d’immeubles. Ah ! le pouvoir évocateur de ces façades ou celui des noms des rues et des places de Paris!
Et puis il y a les chambres d’hôtels, les meublés, les buffets de gare, les cinémas aussi … les cafés, surtout les cafés …

Ce qui est frappant aussi, c’est l’importance des garages avec leur atmosphère propre aux années 60, l’odeur d’essence, les voitures américaines. On lit ce passage dans « Remise de peine » : « Leurs carrosseries luisaient doucement dans cette pénombre et je ne pouvais détacher les yeux d’une plaque métallique fixée au mur, une plaque jaune sur laquelle je lisais un nom de sept lettres en caractères noirs, dont le dessin et la sonorité me remuent encore le cœur aujourd’hui : CASTROL ».

Importance des lieux qui l’ont marqué, enfant, des lieux où il a vécu : Biarritz , Jouy-en – Josas , la Haute Savoie d’Annecy et de Veyrier- du – Lac …
Et surtout Paris, le VIème arrondissement où il est né, Quai Conti, rive gauche mais aussi le XVIIIème, la Butte, et encore bien sûr, les Champs Elysées, les alentours de la Place de L’Etoile etc. …

Modiano parle des « Mystères de Paris » et c’est encore, et toujours, des mystères de son passé dont il parle, car le Paris de Modiano c’est une ville intérieure, un Paris qui n’existe plus. Un monde qui n’est plus, c’est ce que constate le narrateur de « Dora Bruder » en déambulant sur les lieux où a vécu Dora .

La ville est liée à ces impressions premières, celles très fortes du temps de l’enfance et de l’adolescence. Alors il s’aventurait seul, parfois de nuit, de plus en plus loin dans Paris, sur la rive droite. Passer le pont, changer de rive, c’était alors pour lui une sensation de liberté.

Comment qualifierait-on le style de Modiano … son écriture …

Certains en le lisant ont une impression de « vague ». La langue pourtant est claire, précise, et l’écriture est sobre : pas de phrases trop longues, de trop longues descriptions et c’est par touches délicates qu’il rend compte d’une atmosphère ou bien qu’il évoque un monde intérieur.

Malgré des structures narratives chaotiques, ces fameux allers et retours dans le temps, il y a dans ses romans une fluidité de l’écriture, une élégance, une aisance, un certain classicisme.

Cette écriture, assez neutre , qu’on pourrait peut-être qualifier de minimaliste, sans froideur, présente un aspect émotionnel très fort (on peut penser par exemple à « Dora Bruder ») … mais elle ne sacrifie jamais au Pathos.

Il y a aussi, légèrement perceptible, de l’autodérision.

Une démarche intimiste, cette « autobiographie rêvée ou imaginaire », qui exclut pourtant toute espèce de narcissisme. On décéle en effet, dans le style de Patrick Modiano beaucoup de finesse, de la subtilité et même une certaine modestie :
« Une fois achevés ses livres se dérobent à lui et le rejettent au profit du vrai lecteur, celui qui les comprendra mieux que leur auteur et qui, par un processus chimique, les révèlera à eux mêmes ». (Extrait du discours de réception du Nobel de littérature - 2014)

(Présentation : Tiziana Champey)

Ecouter la présentation de "Encre sympathique"
sur les ondes de Fréquence Mistral, faite le jeudi 28 novembre 2019