Gap -  Hautes-Alpes

La trame des jours n° 2

"Minute de vérité " - Ghislain Ripault

 

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[…] toi planté là, en avance, ton inquiétude y dispose, à ce rendez-vous de la dernière chance de ne jamais rien comprendre avec un inspecteur des histoires finies, et pas colligées, ce dont lui si fiche comme de son premier état des lieux, lequel se résumera à une feuille pleine de colonnes à remplir, cocher, annoter, circuit habituel, monsieur bonjour, condoléances, excusez, et bien allons-y, homme mince, osseux mais râblé, qui tombe la veste sans tarder, sportif accompli de l'inventaire, l'œil vif, le mollet véloce, la main nerveuse, il presse tous les boutons, que la lumière électrique soit, tourne vite les robinets, que tout coule et disparaisse avec fracas de gouttes claires, les poignées, parfait, les fenêtres neuves, oui, il soulève avec une brusquerie de chasseurs de graphes la moquette verte de la salle à manger, aurait-on eu le toupet de masquer un revêtement de sol d'origine en charpie, il file comme un justicier de l'Opac d'une pièce à l'autre, débarras, cagibis, chambres, oh tu l'entends mener raffut pénible dans un espace dépouillé de ce qui faisait, à juste titre, cruel déni, le décor d'un vie, ou de plusieurs, allez deviner en regardant de près, de loin, les traces, les fissures, les papiers cornés, les strates antérieures qui réclameraient complément d'enquête, si d'aventure un visiteur s'improvisait champollion de signes moins explicites que les dessins les plus allusifs des cavernes de l'humanité, comme on finit par l'appeler, toutes espèces confondues, faut-il se fier aux paraboles, qu'importe à l'industrieux auquel tu aimerais apporter la contradiction, la répressible envie, hélas, de le crochepatter, bouffée débridante de chagrin, alors que tu t'es réfugié dans un coin, comme un enfant de jadis ahuri, mets-toi là en attendant que j'en aie fini, accoudé au rebord mal commode d'une fenêtre vépécée, le dos abandonné aux flèches toutes de ouate d'un soleil compatissant, et tâchant de te dédoubler sans trop férir, celui qui fait acte de présence dans la comédie administrative, celui qui flotte somnambule à son piquet, de tout ce corps dilaté aux confins de l'appartement, substance dérisoire d'une coquille sucée à mort, expatrié dans la brutale irréalité du monde telle que condensée, enfin, sous les traits de l'arpenteur élastique, qui reparaît et, joueras-tu l'étonné, semble plus affable, fredonne même un sourire en agitant la mince liasse sur laquelle il n'a cessé de lâcher un stylo en piqué, devine-t-il que tu sourcilles, à défaut de formuler, la force te manque, l'impensable question, que faire, ce serait bien indécent après trente ans d'occupation, dit-il, et pas un seul loyer en retard, lui aurais-tu lancé, même si des bricoles, des trous de vis, de clous, des éraflures, des endroits ayant un peu souffert, non, vraiment, ne pas chipoter, aucun frais, ni réparation, ni nettoyage, ne vous sera réclamé par l'office, monsieur, veuillez signer le document, et vous voici où tu te désolais d'en venir, au bout de six semaines d'incrédulité, à ce point excessif de non-retour, façon que tu ressens violemment obscène de donner congé à celle qui te donna le jour, et ses contraires, en rendant des clés qu'elle serra si souvent dans ses doigts, et que tu tends à un homme immobile, le visage sec, la bouche inerte, le regard neutre, comme un témoin de circonstance auquel tu passes la main qui n'est pas la tienne, mais celle d'une femme au cœur fourbu, cette nuit d'infortune, assise sur le bord de sa couche, si longtemps conjugale, le souffle déchiré, comme bâton de pluie secoué par un fou, qui s'écarta de toi, peinant à la réconforter à phrases rauques, priant tu ne sais quel saint de hâter le secours appelé, se renversa soudain, et déjà sa tête roulait sur l'oreiller comme une pierre ronde rejoint l'encoche d'une immense muraille sur laquelle ton cri ricoche, encore, et à jamais, pauvre sésame perdu, et d'ailleurs, merci, dit l'homme, et il mit sans plus de manière les clés dans sa poche (…)

©Ghislain Ripault, 13 mai 2002

 

Pour mieux connaître Ghislain Ripault:

Lisez un article paru dans "Le Matricule des anges" N° 010
décembre 94-janvier 95

Disgressions caractérisées
de Ghislain Ripault
par Thierry Guichard