Gap -  Hautes-Alpes

La trame des jours n° 11

"L'ouvrage de Virginie Lou " - Dominique Vittoz

 

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(...)

Souvent j’observais Virginie écouter ses écrivains. À chaque lecture elle revivait avec elle ou lui les inquiétudes et les dangers qu’elle avait su dénouer pour eux, juste le temps de passer au large, indemnes, navire et cargaison. Je repensais aux femmes de ses romans, debout sur du vide, dans leur maturité balbutiante d’enfance enkystée : Solange dans Éloge de la lumière au temps des dinosaures, qu’un voyou de quartier à peine majeur séquestre et viole et qui ne lâche pas prise quand, maison corps et âme labourés de violence veule, elle émerge au matin dans un temps qui a changé d’ère sans que personne d’autre qu’elle s’y puisse caler ; ou Louise Tulaine dans Guerres froides, clopinant dans son métier et ses amours en rescapée toujours provisoire de sa lignée, un clan despotique et sclérosé par un double dogme, patrimonial (le secret dynastique d’un procédé de tannage gardé entre Tulaine par le biais de mariages consanguins, au final porteurs de tares) et politique (un credo communiste inoxydable et à prétention héréditaire). L’une et l’autre sont des mutilées, elles ne connaissent pas « l’assurance innocente d’avoir le droit d’exister ». Elles ont eu de ces mères au regard lointain qui donnent la vie, mais pas toujours, ou pas à tous leurs enfants, l’invisible tressage de confiance qui place un sol sous leurs pas. Dans L’œil du barbare, c’est un fils qui est livré à ce vertige, et en des temps de vengeances dynastiques où le sang vaut paroles. Pour sa mère, veuve d’un seigneur assassiné conduisant sur les mers une armée de revanche, Olivier, encore enfant, plonge dans les mêlées sanguinaires, et tue. Que ce sang offert ne soit rien pour la mère close en son outrage, et qu’elle scelle de silence à l’heure de sa mort cette définitive absence de sens donné, ne laissera à Olivier, hors la folie pour laquelle il n’est pas assez faible, que la voie d’une férocité inhumaine sur les champs de bataille et, dans la fadeur de la paix rétablie, l’ivresse d’une bestialité amoureuse qui cherche son propre sang.

L’écriture de Virginie Lou éventre. Expulse. Porte à la terre un placenta qui était inapaisé. C’est une charge, un battement furieux de douleur et de courage, une course percutante comme celle de son Cédric de J’ai pensé à vous tous les jours, bébé abandonné et adolescent écorché, qui se fait anguille entre les griffes du désespoir et retrouve, avec cette facilité jolie que permet la littérature pour la jeunesse, un frère, des origines, les mots de vérité pour comprendre le suicide d’une mère abusée et désarmée. Ce sont des blocs que Virginie roule, dégageant des orées de caverne, ce sont des cailloux qu’elle ôte patiemment d’un jardin potager, ce sont des roches surchauffées qu’elle gravit avec une obstination confiante.

De retour, je me suis allongée sous ces étoiles, épousant la pierre tiédie de la terrasse, petit bain de terre mère. Au fond de mes yeux flottaient pêle-mêle les cheveux d’ours des neiges de Dominique, notre maître de cérémonie au cœur grand comme ça, le front pur d’Ugo, ton fils qui sait arpenter sol et ciel, Virginie, et la carrure abri de Joseph, son sourire qui sait sa fragilité, ses yeux brillants sur toi, sa femme, votre miracle.

Quelques claquements de mémoire firent encore écho, sur le dos des montagnes en enfilade : un prénom abandonné s’y est arrêté et attend.

Arles, 31 juillet 2005

Dominique Vittoz

Dominique Vittoz est maître de conférences à l'Université Jean Moulin Lyon 3 et traductrice d'auteurs italiens : Andrea Camilleri,  Marcello Fois,  Laura Pariani, Milena Agus ...
Elle a travaillé en étroite collaboration avec Littera 05 pour le "Journal intime et politique italie" paru en octobre 2006.

Dans "La trame des jours" N°8 Dominique Vittoz parle de son travail de traducteur :

Traduire, c’est habiter les mots en locataire : on n’est pas chez soi. Et pourtant, on est domicilié là. Certes, on savoure l’aise de ces quatre murs, mais on la sait précaire, tributaire d’autrui. D’ailleurs on n’a choisi ni les papiers peints ni la moquette, on les supporte, on n’est malgré tout que de passage. L’autre, presque anagramme d’auteur, est là, maître en cette demeure dont nous avons provisoirement les clés. Quand, au soir du dernier jour de labeur, l’ouvrage traduit, on s’apprête à glisser encore une fois la clé dans la serrure, on trouve ses affaires sur le palier et, le temps de les ramasser pour faire demi-tour, on entend derrière la porte ce trompeur chez-soi bruire d’une vie étrangère. Des rumeurs de présentations ravies, de découvertes mutuelles, de joyeux échanges : l’auteur reçoit ses lecteurs nouveaux avec la conviction partagée, aussi naïve que naturelle, de vivre à deux la rencontre authentique et intime de la communion des mots. Foin du traducteur ! de l’indésirable et indispensable intermédiaire, de ce transcripteur besogneux qui pourrait prétendre à un outrecuidant tiers créateur. Au festin de la langue partagée, le traducteur encombre comme une statue du commandeur. […]